AGAPES FRANCOPHONES 2014

L’écriture dans le (con-)texte « intranger » _____________________________________________________________ 91 Il y a cependant des chercheurs qui, et nous y adhérons, affirment clairement la position évidente de cette littérature au sein du champ littéraire français 18 . Anne-Marie Obajtek-Kirkwood, par exemple, insiste sur le rôle « salutaire » de ces écrits atypiques dans une littérature française trop enfermée, à laquelle on a souvent reproché sa réticence à l’égard d’une expression autre , différente, en rupture avec les normes : À ceux qui reprochent à la littérature française de ces dernières décennies d’être trop étroite, trop repliée sur elle-même, trop entachée de formalisme ou de frilosité, cette littérature est salutaire parce qu’elle bouscule, dérange les habitudes et les certitudes, éclaire une autre réalité sociale et historique française ! Malgré certaines imperfections de style parfois, certaines maladresses, pourquoi serait-il dénié aux Beurs de s’épancher dans au moins un récit autobiographique ? Il est d’ailleurs bien des gloires confirmées qui écrivent dans la même veine le même livre toute leur vie. Il semble aussi que les écrivains plus récents, Minna Sif, Rachid Djaïdani, Faïza Guène, Zahia Rahmani, ne soient plus soumis à ce genre de critique et de rejet, preuve que les mentalités lentement évoluent positivement, et la place de ces écrivains dans la littérature hexagonale aussi. (2008) L’apport des écrivains « intrangers » réside non seulement dans leur langue d’écriture portant les traces de leur origine (géographique ‒ la banlieue, sociale ‒ l’immigration, ethnique ‒ le monde maghrébin), mais également dans une ré-inscription dans la littérature d’un espace longtemps proscrit, estimé comme non-littéraire. Ils instaurent l’intrigue de leurs romans dans des banlieues (situées extra ou même intra-muros 19 ), qu’ils décrivent de l’intérieur en tant que connaisseurs 20 , qu’ils peuplent de personnages vrais , en quête 18 D’aucuns parlent même d’un véritable « phénomène littéraire » ou d’un « mouvement littéraire beur », comme par exemple Fatiha El Galaï, dans son ouvrage L’identité en suspens : à propos de la littérature beur (2005, 23-24). Nous considérons cette opinion assez excessive. Malgré le nombre toujours croissant d’œuvres littéraires « intrangères » publiées, la qualité d’ensemble de ce corpus littéraire, son faible pénétration dans le monde universitaire, les notes de lectures pas toujours favorables, sont cependant des raisons susceptibles de soutenir notre point de vue. 19 La plupart du temps, les espaces malsains servant de scène pour le déroulement des intrigues des romans des « intrangers » se situent à la périphérie des (grandes) villes, comme par exemple le Paradis (banlieue imaginaire séparée par une voie ferrée de la ville de Toulon, dans le roman Ils disent que je suis une beurette de Soraya Nini) ou Argenteuil (commune de la banlieue nord-ouest de Paris, dans Kiffer sa race de Habiba Mahany), etc. L’action des romans peut se dérouler également dans des espaces toxiques situés « intra-muros ». C’est le cas du roman Du rêve pour les oufs de Faïza Guène où Ahlème, le personnage central, déambule parfois dans le quartier Barbès, un des principaux quartiers populaires de Paris, peuplé d’immigrés. 20 Les écrivains « intrangers » ne sont pas les premiers à avoir introduit la banlieue dans la littérature. Au XIX e et au XX e siècles, plusieurs auteurs (français et francophones) y fixent l’action de leurs romans (Victor Hugo, Émile Zola, Driss Chraïbi, Calixthe Beyala, etc.). Si ceux-ci écrivent sur la banlieue, les écrivains issus de l’immigration écrivent de la banlieue. En effet, Azouz Begag, Faïza Guène, Mehdi Charef, Rachid Djaïdani, Soraya Nini, etc., sont nés et/ou ont vécu une longue période dans des cités HLM « toxiques » des villes françaises.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=