AGAPES FRANCOPHONES 2014
Ioana MARCU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _________________________________________________________________ 90 La littérature des « intrangers », une littérature tout court ? La littérature issue de l’immigration maghrébine a connu, depuis sa naissance, non seulement une « affaire du nom », mais également une « affaire du statut ». Nombreux sont ceux qui ont contesté (et continuent encore à le faire) son existence. Selon eux, toutes ces productions n’ont rien de littéraire devant être exclusivement rattachées au domaine du témoignage, du récit de vie, du documentaire ou de la sociologie. L’argument de cette exclusion serait le caractère (supposé) fortement autobiographique de la plupart des œuvres littéraires des écrivains issus de l’immigration 16 , poussant les lecteurs plus ou moins avisés vers une lecture superficielle dont un second argument serait la présence de nombreuses références renvoyant à la réalité quotidienne (événements, personnalités publiques, ou même des événements évoquant la vie des écrivains ou de leurs proches, etc.). D’aucuns, même s’ils acceptent de parler d’ « œuvres littéraires », insistent sur l’absence de valeur esthétique, les œuvres en question étant à leurs yeux uniquement des descriptions brutes, (ultra)réalistes de la société. D’après eux, la littérature des « intrangers » ne serait qu’une « pseudo-littérature », une « sous-littérature », ce qui renverrait à l’idée qu’ écriture beur et qualité littéraire seraient irrémédiablement dissociables 17 . Ce point de vue est partagé également, à la surprise de beaucoup, par des écrivains rattachés à la littérature issue de l’immigration. C’est le cas, entre autres, de Farida Belghoul. L’auteure du roman Georgette ! , considéré comme le chef-d’œuvre des productions littéraires « intrangères », dénonce la « mineurité » et même la nullité de ces créations littéraires. Elle affirme : D’un point de vue littéraire, elle ne vaut rien ou presque. Elle ignore tout du style, méprise la langue, n’a pas de souci esthétique, et adopte des constructions banales. Cette écriture ressemble à la dernière respiration qu’on prend avant de couler […]. Les « œuvres » se situent, le plus souvent, dans la sphère politique et sociale […]. Cette position de l’écriture va contre la littérature. (1987, 25) Hocine Touabti, écrivain, appartenant lui aussi à la deuxième génération, donne « le coup de grâce » (Obajtek-Kirkwood 2008) à ces « sociologues à la petite semaine » (Touabti 1987, 24), en avançant qu’« il serait illusoire de prétendre qu’une littérature Beur existe. Le niveau en est tellement moyen, voire affligeant, qu’on ne saurait sur quels arguments s’appuyer. Donc exit » (Touabti 1987, 24). 16 Michel Laronde attire l’attention dans son article « L’écrivain post colonial en France et la manipulation de la figure de l’auteur : Chimo, Paul Smaïl, Ahmed Zitouni » que « les médias resserrent le pacte autobiographique au point où il ne reste aucun écart entre auteur et écrivain, ce qui a pour conséquence de ranger presque systématiquement, parfois à raison mais souvent à tort , les textes beurs dans le domaine des écrits autobiographiques : la confession, le récit de vie, le journal, le témoignage » (2001, 134). (Nous soulignons). Par exemple, Habiba Mahany, auteure du roman Kiffer sa race , écrit à la première personne, racontant la vie de Sabrina, une jeune d’origine maghrébine, à Argenteuil, explique elle aussi : « Kiffer sa race est un roman donc Sabrina, ce n’est pas moi, même si j’ai mis une part de moi en elle et chez d’autres personnages » (2008). 17 Voir Regina Keil, « Entre le politique et l’esthétique … », op. cit.
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