AGAPES FRANCOPHONES 2014

L’écriture dans le (con-)texte « intranger » _____________________________________________________________ 89 l’immigration maghrébine ont partagée 12 , nous proposons la désignation « littérature des "intrangers" ». Le terme « intranger » ne nous appartient pas. Il semble appartenir à l’écrivain algérien Yassir Benmiloud 13 qui, dans son roman Allah Superstar , publié en 2003 chez Grasset, fait dire à son personnage principal : « L’Intranger , c’est un mot que j’ai inventé que si tu es pas d’origine difficile tu peux pas piger, mais moi je t’explique, ça veut juste dire que tu es un étranger dans ton propre pays, mais ne me demande pas si le pays en question c’est l’Algérie ou la France » (237). Ilaria Vitali, spécialiste des littératures de la migration, le reprend ensuite dans les titres de plusieurs articles et ouvrages 14 , sans pour autant l’inscrire dans un syntagme du genre « littérature intrangère » ou « littérature des intrangers ». Appliqué à la littérature issue de l’immigration, le terme « intranger » réussirait, selon nous, à souligner pleinement le statut distinct de ce corpus littéraire et de ses auteurs, sans qu’il enferme encore d’ indices ghettoïsants . Né de la juxtaposition des mots « intérieur » et « étranger », il illustrerait parfaitement la condition « entre les deux » d’un groupe d’écrivains (toutes générations confondues), d’une littérature, d’une langue d’écriture et des personnages créés. Il indiquerait en effet le passage continu entre l’intérieur et l’extérieur, l’identité et l’altérité, la norme et l’anomalie, le centre et la périphérie, le dialogue et la rupture, déplacement définitoire pour tous ces éléments énumérés ci-dessus. Ils appartiennent tous à un espace ‒ la France, la littérature française, la langue française ‒ et simultanément lui sont extérieurs. La littérature issue de l’immigration est née au Centre des littératures en langues française (la France) et à la périphérie de l’espace hexagonale (en banlieue), mais elle est exclue du champ littéraire français. La langue d’écriture et, par conséquent, la langue des narrateurs/narratrices et des autres personnages – un français bigarré, déformé – se trouve en dehors de la langue pure, prônée par l’Académie ou même de la langue standard. Quant aux écrivains et leurs personnages, ils sont des « étrangers du dedans » 15 par rapport à leur communauté, à la société et même au monde littéraire. 12 Habiba Sebkhi avance, par exemple, dans ses travaux (articles, thèse de doctorat) l’appellation « littérature naturelle » où « naturelle renvoie par écho à (il)légitime [,] cette notion [ayant] le mérite de souligner l’état des rapports de la "seconde génération" avec la société d’accueil et avec celle des origines » (2000, 10). 13 Une recherche sur Internet nous fait découvrir que le terme appartiendrait à l’écrivain allemand d’origine turque Cem Özdemir. Celui-ci publie en 1997 sa biographie Ich bin Inländer dont le titre se traduirait « Je suis un intranger ». 14 Voir par exemple Ilaria Vitali, « De la littérature beur à la littérature urbaine : le regard des intrangers » (2009), Ilaria Vitali (dir.), Intrangers : I : Post-migration et nouvelles frontières de la littérature beur (2011) , Ilaria Vitali (dir.), Intrangers : II : Littérature beur, de l’écriture à la traduction (2011), etc. 15 Syntagme emprunté à Clément Moisan et Renate Moisan-Hildebrand, Ces étrangers du Dedans : Une Histoire de L'écriture Migrante Au Québec, 1937-1997 , Montréal, éd. Nota Bene, 2001.

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