AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 122 grâce aux paraboles racontées et à la liberté qui caractérise ses gestes. C’est en effet la parole qui investit Radicz d’une responsabilité à double tournure : celle de trans- mettre l’héritage culturel de ses ancêtres et celle de faciliter la découverte du véri- table « moi ». Mais, afin de sceller l’unité identitaire de Lalla, Radicz doit tout d’abord modeler sa propre existence sous l’angle de l’homogénéité. Tâche d’autant plus difficile qu’il semble creuser incessamment la linéarité : « Lalla aime bien le voir, au hasard, dans la rue, parce qu’il n’est jamais tout à fait le même. Il y a des jours où ses yeux sont tristes et voilés, comme s’il était perdu dans un rêve, et que rien ne pouvait l’en sortir. D’autres jours, il est gai et ses yeux brillent » (D 276). L’analyse du texte écrit par J.M.G. Le Clézio nous a également conduite à l’idée que l’investissement identitaire de l’enfant est parfois orienté autour d’une multi- plicité de traits contradictoires qui, par leur abondance, déstabilisent l’emplacement du personnage dans une lignée généalogique, sociale ou narrative clairement déli- mitée. Les mêmes aspects se prêtent des fois à différentes mises en intrigue, ce qui résulte en la découverte d’une identité non-linéaire. À l’instar de Sri, héros du roman Le chercheur d’or, ou de l’enfant de La montagne du dieu vivant, le Hartani joue dans Désert le rôle de guide, d’initiateur. La capacité de bricoler, indiquée passa- gèrement dans l’œuvre du lauréat du prix Nobel et reliée surtout à l’image du men- diant, renvoie cette fois-ci à l’enfant numineux . Possédant une sagesse atemporelle, agissant en gardien de la culture et de la tradition, Le Hartani est circonscrit à un monde utopique, en quelque sorte supérieur à celui dans lequel vit Radicz, puisqu’il est capable de créer des images « rien qu’avec les gestes, avec ses lèvres, avec la lu- mière de ses yeux » (D 133). Le regard n’agit pas seulement en tant que médiateur entre l’attitude et son expression. C’est une action qui incite également à lapermutation des séquences que l’on croyait identiques. Pensons seulement au fait que par la juxtaposition des traits symétriques caractérisant les protagonistes Lalla, leHartani, Nour et Radicz, le nar- rateur peint une «matriochka » des rapports intergénérationnels. Les «moi » s’em- boîtent les uns dans les autres et favorisent la sublimation identitaire. Rien de sur- prenant donc que, « à force de voir le Hartani, [Lalla] est devenue comme lui, main- tenant » (D 135). L’ouverture vers le mythe et la parabole, vers ce qu’on appelle parfois l’« autre côté », revêt la forme d’un rituel de passage, configuré autour du regard, de l’imita- tion et de l’introspection. Avec chaque nouvelle étape du cheminement, Lalla res- semble de plus en plus au jeune berger. Le point culminant de l’anéantissement du « moi » surgit lors de l’entrée dans la grotte. Symbole de l’inconscient, la cave relie le passé et le présent, l’actuel et le potentiel. L’expérience extatique justifie, s’il en était encore besoin, la transfiguration totale de l’héroïne. Lalla « ne parle pas […], elle n’a pas envie de parler. Comme le Hartani, elle est du côté de la nuit » (D 139). Les événements vécus par leHartani s’insinuent par conséquent à la lisière du sacré, mais conduisent le récit vers une initiation qui sous-entend un périple spatial chro- nologique. Par ailleurs, le numineux apparaît rarement dans l’œuvre de Le Clézio. Dans ces occasions exceptionnelles, il est presque toujours relié au voyage à rebours ou à la tentative de s’approprier l’univers de l’« entre-deux ». L’enfant mystérieux sera, à ce niveau, couvert d’un mélange paradoxal de sagesse et de naïveté. Au fur et à mesure qu’il accompagne le personnage dans son évolution psychosomatique, le hérosmystique déconstruit la réalité immédiate et facilite la plongée dans un espace- temps illimité : la parabole de la vie.
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