AGAPES FRANCOPHONES 2016

Roxana-Ema DREVE (Le) Désert de J.M.G. Le Clézio comme parabole 121 tive, l’espace ontologique déchiré entre les souvenirs d’un temps malheureux, mais animé par les contes, et le présent insupportable qui répliquent l’esclavage, fait l’apologie de la double postulation du « moi ». Les protagonistes, Nour et Lalla, bien que différents quant à leurs appartenances respectives, regardent lemonde à travers lesmêmes yeux, ceux de l’enfant à la lisière de l’adolescence, qui cherche son identité, tout en suivant un voyage géographique, mais aussi spirituel. Voilà les raisons pour lesquelles pour Lalla, la mort du vieux guerrier ou celle du mendiant ont valeur d’images sacrées. Le rapport d’interdépendance entre les connecteurs nominatifs et l’articulation de la conduite générique de l’enfant représente dans Désert un des pilons essentiels sur lequel se tisse l’histoire . Le livre présente l’évolution de Lalla, dès l’adoption et jusqu’à l’instant où elle-même devient mère. Comme il arrive assez souvent chez le lauréat du Nobel, l’orpheline est vierge de tout souvenir. Ce que les échos de la mé- moire ne réussissent pas à faire fructifier, c’est au nom propre de mettre en valeur. Si à sa naissance, Lalla, « n’avai[t] pas de nom, [et] [s]’appelai[t] Bla Esm, ça veut dire “Sans Nom” » (D 352), dans la préadolescence, l’héroïne fait connaissance de son passé, par l’intermédiaire des histoires racontées par Aamma. Elle choisit à ce point volontairement d’affirmer sa généalogie, lorsqu’elle comprend que la réalité de son être n’est pas assujettie à un seul prénom, mais à deux : « Lalla » – appellatif qu’on lui donne lors de l’adoption et « Hawa » – le nom de sa défunte mère. Le désir d’un engendrement maternel aposteriori est guidé par la nécessité d’ac- tualiser le statut d’orphelin et, par la suite, d’occuper une position honorable dans la société. Pour Lalla, « Bla Esm » signifie l’incertitude, le doute, l’indéterminisme, alors que l’onomastique dans la lignée biologique maternelle, entraîne une identifi- cation spirituelle à lamère. Comme elle a été privée de la potentialité de revendiquer l’héritage du père, Lalla ne réussit à assurer la continuité de sa famille que par le biais de la mater-focalisation, d’où procède, finalement, son intérêt pour la ma- ternité. La métamorphose de l’héroïne s’appuie, ainsi, sur un double effacement du « moi » exploité d’un côté au niveau corporel lorsqu’elle décide d’accoucher, et de l’autre auplanmental. La fille semble « se donner naissance » parce qu’elle s’assigne un nom, mais paraît également souscrire consciemment à l’anéantissement identi- taire, par le choix du nom . Elle devient l’ autre, Hawa, femme chassée du Sud, de la Saguiet el Hamra, par les soldats Chrétiens, sans être moi pour de vrai. Radicz / Le Hartani – la réalité et le mythe Une autre voix qui surgit du récit leclézien, très importante quand on analyse la no- tion de parabole, est celle dumendiant. Présence itérative dans l’œuvre de l’écrivain franco-mauricien, si l’on pense à Mondo et autres histoires ou à Poisson d’or, le clo- charddétient dans Désert une fonction symbolique, puisqu’il apparaît comme figure de référence pour la claustration et la marginalisation. L’impossibilité de Radicz de fonder un ensemble de relations concrètes avec la communauté ne diminue pas sa capacité intellectuelle, ni son intelligence pratique. De plus, dès ce qu’on a vu dans la structuration du récit, les paraboles mettent l’accent sur une entière typologie d’enfants dont l’ancrage identitaire demeure pluriel. Pour eux, il ne s’agit pas de reconstruire l’histoire d’une vie, mais de faire de la réalité le temps d’un destin par- ticulier. Radicz, plus jeune que Lalla, témoigne donc d’une incroyable capacité d’accumuler des connaissances, ce qui le rend intéressant et mystérieux à la fois. S’intégrant dans la lignée des héros-guides, le personnage en impose aux autres

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