AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 120 mentalement le puzzle de sa vie. Parmi les jalons de référence essentiels pour le ras- semblement du«moi », il y a lemoment de l’accouchement, raconté généreusement par Aamma et sur lequel nous allons nous attarder maintenaient. Soulignons, pourtant, que, comme tout ancrage mnésique, le miroitement du jadis déploie à la fois son irrégularité, puisque l’action de revenir sur « soi » est mi- née de soucis et d’inexactitudes. On devine facilement que le but est d’insister sur le sentiment d’inaccomplissement ressenti par Lalla ainsi que sur la trajectoire dyna- mique, imprédictible et inachevée qu’elle se propose d’entreprendre. Nécessaire- ment invariable, l’accouchement ne devrait pas normalement être situé dans l’in- certitude. Chez Le Clézio, pourtant, la parturition sert à déstabiliser le régime de la vérité vécue grâce à un système de symétries concentrées autour des termes tels « autre » ou « histoire » : C’est une histoire très longue et étrange, et Aamma ne la raconte pas toujours de la même façon. […] Quelquefois, Aamma raconte l’histoire différemment, comme si elle ne se souvenait plus très bien. […] Mais tout cela est au fond d’un brouil- lard incompréhensible, comme si cela s’était passé dans un autre monde, de l’autre côté du désert, là où il y a un autre ciel, un autre soleil. (D 88–89). Quoique de manière indirecte, l’une des séquences qui déclenchent le questionne- ment par rapport à son ascendance est liée au passage à lamaturité. Mais cette tran- sition entraîne la dissolution du«moi » plus que sa reconstruction. L’association des mots et d’expressions renvoyant à la liberté quasi-totale du personnage dénote au début du récit l’extase devant les mystères de la vie que seul l’enfant arrive à exploi- ter en détails. Néanmoins, le cheminement vers Marseille, suivi du développement psychosomatique de Lalla, indique l’alternance entre le passé et le présent. Le dé- placement de l’adolescence suppose, de par son caractère dynamique, une distancia- tion des préoccupations enfantines. Le voyage vers Marseille sépare donc la jeune fille en égale mesure du puerus aeternus, de la société occidentale et de la commu- nauté orientale. Nous sommes ainsi d’accord avec Bruno Thibault, l’un des critiques qui se sont intéressés à cette problématique, qui affirme : « Lalla vit en marge : en marge de la société et enmarge de la conscience. Elle symbolise leMaghreb contem- porain dans le roman ; mais elle incarne surtout “l’Orient” de l’esprit, c’est-à-dire le monde secret où naissent les mythes et les archétypes » (Thibault 111). En gardant la similarité comme toile de fond de l’écriture, nous indiquons dans ce contexte particulier l’émergence d’une analogie. À plusieurs reprises, la prota- goniste de Désert suit un schéma actantiel qui l’approche virtuellement de Laïla, per- sonnage central de Poisson d’or . Les deux héroïnes ressemblent dans la finalité que prennent leurs vies respectives, dans le goût pour l’aventure qu’elles partagent, dans lamaternité qui organise leurs actions vers la (re)découverte du tempsmythique de l’enfance. Le jeu de répétitions n’est pas insignifiant. Il déploie la complexité de la création littéraire, malgré la linéarité thématique. La typologie d’enfants et l’enchaî- nement d’événements articulé autour dubesoin de reconquérir le passé insistent sur une continuité du « moi », sans nier la spécificité propre à l’accès vers l’âge adulte. Le désert des Touareg devient par rapport au « vrai monde » où Lalla mène son existence, une parabole de la liberté et de la vie. Toujours menacé par l’imminence de la guerre, cet espace vital, antérieur à tout univers occidental, représente un espace de légende, où la mémoire collective et l’identité culturelle apparaissent en tant qu’ouverture vers l’univers infini et limitation du « moi ». Selon cette perspec-
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