AGAPES FRANCOPHONES 2016
Andreea-Maria PREDA Pascal Quignard – Le nom sur le bout de la langue ou l’enfer de l’oubli 177 fouiller dans le langage et dans la mémoire pour en extraire le mot qui convient afin de vaincre la dépression. L’écrivain s’identifie à Jeûne qui assume la responsabilité de se sauver lui-même cette fois-ci. C’est pourquoi le livre devient une confession allégorique sur une expérience traumatique et sur la façon de la dépasser : «Ce conte que j’intitule Le nom sur le bout de la langue est mon secret. » (NBL 62) Si le conte se concentre sur la quête de justesse, l’essai met l’accent sur la fasci- nation et la sidération, c’est-à-dire sur la pétrification temporaire provoquée par le défaut de la langue et sur les moyens de résister à cette attaque mortifère. La mère qui abandonne tout lorsqu’elle recherche unmot a l’apparence d’une statue, de quel- qu’un qui tombe sous le regard de Méduse. Elle est fascinée par la perte et sidérée par l’effort de se rappeler en même temps. Balbutier, retrouver les mots à partir de leur souche étymologique, c‘est sa manière de faire revenir le mot comme une sor- cière qui hypnotise la langue : Elle disait « sykolon », elle disait « ficato » et à la suite d’une longue série de borborygmes qui bouleversaient son visage, au terme d’une longue série de mo- difications inintelligibles, grecque, romaine, impériale, mérovingienne, italienne, picarde, elle arrivait à « foie ». Nous étions médusés. (NBL 82–83) L’effort de retrouver graduellement ce qu’elle a oublié rappelle la quête effective de Jeûne dans le conte : « Tétanisée, elle s’efforçait de repêcher au fond d’elle-même une étymologie.Masquée, crispée sur sa recherche, […] elle commençait par la chose – rem – on arrivait à rien » (NBL 82–83). De cette manière, Le nom sur le bout de la langue et Petit traité sur Méduse indiquent deux modalités différentes d’avoir à faire au nom: le conte/la tradition orale à consistance religieuse et le traité qui inclut le récit transpersonnel spécifiques aux sociétés modernes et postmodernes très textualisées (Blanckeman 2004, 263). La crispation et le visage pétrifié de lamère à ce moment-là ont constitué le trou- ble de l’enfance de l’auteur. C’est pourquoi – une fois devenu adulte – il déclare la guerre à l’oubli de manière plus subtile. Écrire, signifie se protéger contre l’oubli à l’aide du bouclier de Persée – le miroir de la pensée humaine. Écrire signifie aussi prendre l’épée, autrement dit le mot retrouvé et – tout comme le héros mythique – redonner la paix à l’homme terrifié par le regard pétrifiant. En guise de conclusion « Tout mot retrouvé est une merveille. » (NBL 56), voilà la conclusion de l’écrivain qui constate que s’en sortir de l’enfer de l’oubli « c’est l’expérience où nos limites et notre mort se confondent pour la première fois. » (NBL 57). Écrire, c’est rechercher l’illumination. La victoire sur la défaillance apporte le même soulagement que celle de Jêune et de Colbrune qui réussissent à prononcer au dernier moment le nom du seigneur. Même si être défaillant définit la condition humaine, il y a toujours des so- lutions pour s’y arracher : la quête physique, la quête à travers la mémoire. À la fin, allumer la chandelle équivaut à la confession mutique par l’écriture. Le défaut du langage est vaincu de cette manière. Le mot merveille a une résonance philosophique qui n’est pas fortuite chez Qui- gnard, puisque le terme constitue la réponse en miroir à l’interrogation « Où est l’enfer ? » (NBL 19) par laquelle commence le récit. Somme toute, à notre avis, ce livre aborde la question du logos, en soulignant une vérité généralement acceptée à travers la parabole du nom sur le bout de la langue:
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