AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 176 lité. De plus, le Seigneur du Hel n’est pas seulement un nom. Ce que Colbrune ne peut pas prononcer c’est l’autre monde, la réalité parallèle, l’indicible qui se trouve sous forme latente en nous et qui reste refoulé » (Bogoya Gonzalez 2011, 130). L’oubli du nom est le signe de la culpabilité au niveau du récit et le symbole du langage comme acte acquis dans l’essai. D’une part, Colbrune paie par l’oubli l’appel à un subterfuge pour épouser Jeûne. Obligée à dire ce qui se passe avec elle, la bro- deuse reconnaît : « Je t’ai abusé. J’ai de la honte. […] J’ai usé d’un subterfuge. » (NBL 36) D’autre part, la défaillance est une preuve que la langue est un acte volon- taire qui s’apprend : « Le nom sur le bout de la langue nous rappelle que le langage n’est pas en nous un acte réflexe. Que nous ne sommes pas des bêtes qui parlent comme elles voient. » (NBL 57) Enfin, le caractère religieux du conte se révèle tant dans l’intrigue que dans le dénouement de l’histoire. Après avoir beau essayé de broder la ceinture, Colbrune, désespérée, adresse une prière au ciel auquel elle demande le secours de qui que ce soit : « O toi, Seigneur du ciel et de la mort, qui que tu sois, viens à mon secours. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour être la femme de Jeûne le tailleur ? » (NBL 24) Ce sont les mots qui déclenchent l’apparition du Seigneur dont la présence est marquée par l’ambiguïté. Si sonnomrappelle le diable et l’enfer, son apparence phy- sique et ses vêtements renvoient à une sorte d’ange gardien : « Il était vêtu d’un habit magnifique. Il portait un pourpoint d’or, un baudrier d’or et une vaste cape blanche » (NBL 25). Dans le dénouement de l’action, le nom arraché à l’enfer de l’oubli doit être re- tenu dans ce monde grâce à une chandelle allumée et à une prière exclusivement adressée à Dieu, citée en latin et en français : « Nous vous en prions, Seigneur, faites que ce cierge, consacré au souvenir de votre Nom, brûle sans s’éteindre, pour dissi- per l’obscurité de cette nuit » (NBL 52). La prière, connue sous le nom d’ Exsultet, est un chant liturgique chrétien qui se prononce la nuit des Pâques devant le cierge pascal allumé et qui proclame la victoire de la lumière sur les ténèbres. L’image du couple devant la chandelle allumée marque la fin heureuse du conte et symbolise le triomphe du souvenir sur les enfers de la mémoire. Rester dans le logos Le dernier volet du livre, intitulé Petit traité sur Méduse, reprend le thème du mot perdu en l’exploitant àplusieursniveaux : érotico-philosophique, autobiographique, mythologique. C’est un texte bigarré composé d’idées disparates et de fragments de lecture interprétés subjectivement qui tournent autour du fait que tout homme tou- ché par un trou de mémoire s’évertue à le boucher soit par la musique et le balbu- tiement, soit par un voyage métaphorique aux enfers de la mémoire, soit par l’écri- ture. La solution personnelle de combler le vide c’est d’écrire, parce que « écrire, c’est entendre la voix perdue. C’est avoir le temps de trouver le mot de l’énigme, de préparer sa réponse. » (NBL 94). Quignard l’adopte parce que l’acte d’écrire corres- pond en entier à sa façon de résoudre les failles du langage prononcé. Pour l’auteur, écrire-lire c’est « la seule façon de parler en se taisant, de ‘parler mutique’ » (Pac- caud-Huguet 2005, 135). Les fragments autobiographiques justifient ce choix. La perte de la parole à deux reprises, à dix-huit mois et à seize ans, l’a obligé à chercher d’autres possibilités de rester dans le langage, de ne pas s’exiler comme les fous. Écrire, c’est voyager et

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