AGAPES FRANCOPHONES 2016
Andreea-Maria PREDA Pascal Quignard – Le nom sur le bout de la langue ou l’enfer de l’oubli 175 Heidebic de Hel : le lapin, la sole et la buse. En outre, le premier voyage de Jeûne accompagné par le lapin rappelle les aventures extraordinaires d’Alice au pays des merveilles : « Le lapereau le conduisit à son terrier dissimulé sous la mousse. Jeûne s’accroupit. Il se mit à quatre pattes. Il entra. » (NBL 38) Cela démontre que le héros lui-même a été doué de capacités surhumaines, comme tout prince de contes de fées. Le mélange des sources auxquelles Quignard a puisé pour construire ce récit l’en- cadre dans la catégorie des contes postmodernes, conçus comme des collages. Deux fois Jeûne a la même expérience que sa femme : « En se redressant, il cher- cha à réciter le nom : il était là, tout près de lui, il était sur le bout de sa langue. […] Mais quand il fallut le dire à sa femme, le nom lui fit défaut. » (NBL 40). L’oubli est encore un élément qui le rend semblable à Orphée : en essayant de fixer par répéti- tion le nom retrouvé, Jeûne contemple et détruit le précieux mot récupéré, ce qui rend inutiles son effort et les dangers courus. La fin du combat allégorique signifie trouver le mot qui manque, tandis que « le prononcer équivaut à l’honorer. Colbrune honore de cette manière le seigneur qui disparaît dans la défaite : pour l’instant, la défaillance du langage a été vaincue » (Bogoya Gonzalez 2011, 133). L’espace où l’action se passe a lui aussi des connotations paraboliques. Celles-ci sont désignées dans le paragraphe initial du conte où s’enchaînent des interrogations rhétoriques apparemment sans aucun lien : « Où est l’enfer ? Où est la rive obscure au fond de soi où tout ce qui a souffle expire ? […] Où est le lieu où tout se damne ? Dans la province de Normandie…» (NBL 19) Si l’ancien bourg de Dives de Norman- die aurait pu bien exister en réalité, le château de Heidebic de Hel est certainement le produit de la fantaisie : « Il vit un grand château blanc qui brillait dans la nuit » (NBL 38). Il est le symbole de l’enfer où l’accès des vivants est défendu. Le nom de l’endroit où se trouve le château contient une allusion transparente au feu éternel. D’ailleurs, Quignard lui-même met en évidence cette analogie qui renvoie aux ori- gines germaniques des Normands : « Il quitta le château. Il remonta du Hel. Il faut dire que le Hel est le nom de l’enfer chez les anciens habitants de la Normandie » (NBL 40). En ce qui concerne le château qui brille dans l’obscurité, sa couleur blanche peut représenter l’espoir de retrouver la lumière du souvenir dumot perdu. Le pont-levis que Jeûne trouve chaque fois baissé devient, il faut le comprendre, le pont d’accès au nom qui lui fait défaut. Quant aux personnages du conte, ceux-ci mettent en œuvre des idées abstraites, en représentant lapersonnification parabolique dudéfaut de la langue, dupacte avec le diable et de l’effort de retrouver ce qui a été perdu. Celui qui incarne le défaut du langage c’est le Seigneur de la nuit, Heidebic de Hel. Au début, le nomaux inflexions bizarres semble facile à retenir à Colbrune. C’est pourquoi elle accepte de bon gré le pacte que le seigneur lui propose en échange de l’objet magique : « C’est facile, dit- elle, de retenir un nom ! Elle se rapprocha et prit la ceinture desmains du Seigneur » (NBL 28). Colbrune devient par la suite une sorte de Faust féminin qui n’a pas vendu son âme, mais son corps : « Si dans un an, le même jour, à cette même heure, aumi- lieu de la nuit, tu as oublié mon nom, alors tu seras à moi » (NBL 28). Le nomet son oubli ont plusieurs significations. Le nomstructure lemonde, crée des identités, des statuts sociaux et des couples. De plus, retenir un nom signifie avoir de la paix en couple, garder sa stabilité et l’écarter de l’enfer du manque de communication. L’enfer réside justement dans un nom, car « un nom est une tota-
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