AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 174 (NBL 32). Prise de panique, Colbrune refait tous les gestes de cette nuit-là, mais en vain. La mémoire qui la trahit exerce un pouvoir hypnotique sur elle. Insister sur l’ordre de retenir le nommène à l’effet contraire. Colbrune retient nettement l’ordre, mais elle ne fait plus attention au contenu de cet ordre-là. La stratégie – volontaire ou non – du seigneur fonctionne, son succès semble être assuré. Peu à peu, la défail- lance anéantit l’esprit de la jeune femme de telle manière qu’elle abandonne toutes ses obligationsmaritales. L’effort de se rappeler bloque le rappel proprement dit. Cet appauvrissement de vitalité renvoie à l’image pétrifiée de la mère dans le traité : « Maman cherchait un mot. Tout s’arrêtait soudain. Plus rien n’existait soudain » (NBL 55). Cependant, la patience de Jeûne est limitée. Le moment de la confronta- tion arrive. Pour mettre fin au supplice qui la trouble et pour sauver la stabilité de leur couple, Jeûne promet à Colbrune : « Ou bien je retrouverai ce nom. Ou bien je retrouverai ce Seigneur » (NBL 37). Le voyage que Jeûne entreprend ressemble à la descente aux enfers. Le tailleur devient une sorte d’Orphée qui part à la recherche du nom perdu pour sauver son épouse de lamort spirituelle. L’épisode des Enfers dumythe d’Orphée prendun sens allégorique, Eurydice symbolisant lemot perdu. Dans ce contexte, lemythe d’Orphée devient le mythe du surgissement de la parole, étant donné que l’accent ne tombe plus sur la souffrance du héros, mais sur le cri d’Eurydice – le mot qui reste prison- nier sur le bout de la langue. Comme le soulignait Didier Alexandre, « ce n’est plus seulement le chant plaintif d’Orphée qui est source d’émotion [et d’action, n.r.], c’est le cri d’Eurydice arrachée à la nuit et sur le point d’y retourner qui est donné à en- tendre » (Alexandre 1999, 577). De plus, le voyage et le nom que le tailleur doit récupérer font songer aux Bil- dungsromans à la fin desquels le protagoniste sort fortifié et assagi. Pourtant, ce que Quignard met en œuvre ici c’est la dramatisation d’une expérience à la fois person- nelle et transindividuelle (Rabaté 2008, 147). De ce fait, dans le conte la descente aux enfers ne dit pas seulement le voyage orphique, par contre il est à identifier plu- sieurs idées et mythes reformulés qui se mêlent et qui parlent tous de la faille du langage. Pour donner juste un exemple, pendant le premier voyage on retrouve le mythe de Narcisse où l’on punit la trop grande appréciation pour tout ce qu’on pos- sède, matériel ou immatériel. En arrivant en triomphe à la rivière qui le sépare des siens, Jeûne admire pour un instant le reflet de sa maison dans l’eau et il perd la concentration : « Il trouva belle cette image qui flottait sur laDives. […] Il contempla le reflet de sa maison qui brillait à la surface de l’eau. » (NBL 40) La fierté issue de la conscience de posséder quelque chose à lui et le fait de s’être laissé distraire par des choses extérieures (l’eau de la rivière natale, l’ombre du crépuscule) le rendent incapables de toucher son but et déjoue tout effort de retenir le nom : « Il le gardait bien en tête en le répétant. Il s’appliquait pour le redire. » (NBL 40) Les voyages deviennent une lutte entre la chair et l’esprit du personnage. Deux fois, vers la fin de la recherche, Jeûne se laisse vaincre par la faim et par la fatigue : « Il avait faim, il était fatigué. » (NBL 44). Les besoins naturels du corps le font perdre de vue un processus étranger à l’instinct : la mémoire de la langue. C’est précisément à ce moment-là que la faille intervient chez Jeûne : « le nom […] flottait autour de sa bouche comme une ombre. […] Mais quand il fallut le dire à sa femme, le nom lui fit défaut. » (NBL 44) L’élément fantastique spécifique au conte de fées est assuré par la présence des trois adjuvants qui lui indiquent le moyen de pénétrer au-delà, dans le château de

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