AGAPES FRANCOPHONES 2016
Andreea-Maria PREDA Pascal Quignard – Le nom sur le bout de la langue ou l’enfer de l’oubli 173 tion d’un langage musical a le rôle de boucher provisoirement le trou de mémoire provoqué par l’oubli d’un mot. La langue qui résulte de la combinaison de la mu- sique et du silence est « faite de ruptures, de contrastes, d’affirmations péremptoires, de formules paradoxales » (Rabaté 2008, 22). Cela rend imprévisible l’évolution de la pensée et de la démarche artistique quignardienne. Cette langue inventée porte l’empreinte de son expérience de voyage qui le fait se rendre compte de l’existence de l’enfer ici, sur la terre, à ce qu’il avoue : « Je revins d’Islande le mercredi 7 octobre 1992. J’étais illuminé : j’avais vu le lieu de l’enfer, le lieu où la terre est aussi inhos- pitalière que la vie, qu’elle abrite d’ailleurs peu. J’avais vu le lieu où Dieu n’existe pas » (NBL 11). Le conte merveilleux de facture classique est placé dans un espace similaire. Il présente le récit de Colbrune qui aime follement un beau jeune tailleur de son vil- lage. Pour que celui-ci l’épouse, la brodeuse accepte la condition que Jeûne lui im- pose : tisser une ceinture historiée aussi belle que celle qu’il possède déjà. La pauvre fille essaie jour et nuit d’accomplir cette tâche, mais elle n’y parvient pas. Au seuil du désespoir, elle reçoit une nuit la visite d’un seigneur énigmatique à qui elle avoue son désarroi. Le seigneur lui donne une ceinture identique à celle de Jeûne en échange d’une promesse banale en apparence : retenir pendant un an son nom, Heidebic de Hel, c’est-à-dire le seigneur de l’enfer. Au bout de neuf mois de mariage heureux, Colbrune se rappelle la promesse faite et en cherchant au fond de sa mé- moire elle se rend compte que le nom lui fait défaut. Pour sauver l’existence du couple, Jeûne part à la recherche du seigneur qui a provoqué tant de souffrance à sa femme.Mais, comme dans tout conte de fées, Jeûne doit franchir des obstacles avant le triomphe final. Il doit lutter surtout contre sa mémoire affaiblie par l’effort phy- sique : deux fois, il oublie le nomdu seigneur avant de le retenir définitivement. Les deux premières pertes se produisent quand Jeûne est en train de rentrer chez soi, ce qui transforme le personnage dans un Sisyphe qui ne renonce pas à son objectif auto-imposé. Le symbolisme du conte se révèle au niveau du sujet, du lieu où l’action se passe, des personnages et de l’aspect religieux, ce qui renforce son caractère parabolique au sens double de : a) genre littéraire en usage dans le judaïsme proche-oriental, consistant en une comparaison développée dans un récit conventionnel dont les élé- ments sont empruntés à la vie quotidienne et permettent de concrétiser un aspect de la doctrine ; b) récit allégorique, comparaison (Larousse 2016). En analysant les deux définitions – religieuse et laïque, rhétorique – il est facile à constater que la pa- rabole est un moyen de personnifier, de rendre palpable une idée abstraite, notam- ment le défaut de la langue et le triomphe sur celui-ci. La narration, remarquable par simplicité et cohérence, est une allégorie de la re- cherche au fond de la mémoire afin de retrouver un nom qui trouble l’esprit du personnage féminin. Quoique l’allégorie puisse paraître un trope désuet, Quignard la revivifie pour ses vertus : elle pique la curiosité et « suscite une attente, elle vaut pour ce qu’elle cache. C’est un voile capable de rendre désirables des dogmes » (Dupouy 2008, 303) autrement incompréhensibles. Au début, Colbrune, profondément amoureuse du beau voisin, est obsédée par le nomde celui-ci, selon son propre aveu : « Je ne trouve pas le repos. […] Je deviens maigre comme une épine. Je suis sans cesse assaillie par son nom » (NBL 21). En revanche, en essayant de se souvenir du nom de seigneur qui l’avait aidée à se ma- rier, « le nom était sur le bout de sa langue mais elle ne parvenait pas à le retrouver »
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