AGAPES FRANCOPHONES 2016

Nicolae ŞERA Pascal Quignard ou le jardinier du Paradis : des Paradis dans le Dernier royaume 211 21 St. Mallarmé, « La Musique et les lettres » in Igitur, Divagations, Un coup de dés, Paris, Gallimard, 1976, p. 358. tentes, de silences afin de nous offrir le spectacle de l’esprit. Il nous emmène de la sorte de visiter l’antre de l’imagination poétique. Son ingéniosité presque architectu- rale, la dynamique de son esprit nous fascinent. Quignard nous propose le produit de son esprit mais aussi l’esprit qui produit, la voix de l’auteur s’érigeant en fournis- seur de sens, en écrivain singulier qui vivifie la substance des œuvres qu’il déterre. Commemémoire anthropologique, l’écriture quignardienne, fragmentée et tour- noyante, cherche aussi à rejoindre le temps du rêve. Quignard semble raviver ici le fantasme du « genre entier »mallarméen, qui s’incarnerait presque indifféremment en musique ou en écriture pour transmettre l’incommunicable et laisser pressentir le jadis, le hors-temps originaire oubliémais qui continue de nous hanter. Mallarmé voyait dans Musique et Littérature le « partage du cas premier ; l’un des modes in- cline à l’autre, en y disparaissant, ressort avec emprunts » explique-t-il, et ainsi, dans leur oscillation on possède les moyens réciproques du Mystère » 21. C’est aussi pour Quignard la principale, et peut-être la seule vertu de l’art, des arts : transmettre le non-dit, un non-vu, un non-entendu. Avec son fragment Liste des paradis, Quignard nousmet en face des réalités frag- mentaires dissociées ;mais comme toute liste, ce fragment aussi respecte les réseaux subtils, complexes, parfois anachroniques et sécables qui tissent l’étoffe d’un destin. On y lit une évidence claire qui ravit, qui envoûte et qui atteint une simplicité radi- euse, une quintessence des fragments sur le Paradis (quignardien) : Liste des paradis Ischia, le Castello, Vivara, la Procida, Capri, Les îles phlégréennes. Les îles bienheureuses de Heinse, L’île d’Orplid qu’inventa Mörike, Le Vadutz de Brentano. L’île de saint Brendan. Les îles fortunées pleines de noyers. Le pays d’Ophyr où pousse le bois de Solomon. Le pays du Pernambouc de Lope de Aguirre. L’île du roi enduit de térébenthine et d’or, Le Lieu Parfait de Martire d’Anghiera. Le mont Amara en Ethiopie. La source du Tigre au versant sud du Taurus à Sophane. Hédin, ville d’Artois. Le Mundus Novus d’Amerigo Vespucci. Le pays de Monomotapa. (Quignard 2005a, 188) Revendiquer pour l’écriture une autre généalogie (comme « La Déprogrammation de la littérature »), celle d’un héritage culturel millénaire et anthropologique, serait la caractéristique fondamentale de l’écriture de l’œuvre quignardienne. Ainsi qu’il l’écrit dans le deuxième volume de Dernier royaume, « L’art se définit comme un écho d’un déjà existé qu’on invente. L’art rappelle un ancien qu’il crée de toutes pièces. » (Quignard 2002b, 43)

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