AGAPES FRANCOPHONES 2016

1 Les traditions bouddhiques, ou soufies, comme chrétienne et juive connaissent ce type de récits. 2 Dans la neuvième des Thèses sur le concept d’histoire, Benjamin évoque l’ange du pro- grès et l’étrange façon de se mouvoir qui est la sienne : « Il existe un tableau de Klee qui s’in- titule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble avoir pour dessein de s’éloigner du lieu où il se tient immobile. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Là où se présente à nous une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique cata- strophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne les peut plus refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos, pendant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. » Walter Ben- 55 À tâtons dans le noir : Claude Simon et la parabole de l’aveugle L AMBERT BARTHÉLÉMY Université de Poitiers, France Résumé. Dans cet article, je m’intéresse à la façon dont Claude Simon fait de l’image allégorique peinte par Nicolas Poussin en 1658 et intitulée Orion aveugle une parabole profane, riche d’enseignement poétique et existentiel, qui interroge le statut de la représentation, la construction de l’espace, la production romanesque et le rapport à la tradition. Abstract. In this paper, I focus on the way Claude Simon transforms the allegorical image painted by Nicolas Poussin in 1658 called Orion aveugle in a secular parable, which is full of poetical and existencial knowledge and questions the status of representation, the building of space, the fictionnal productivity and the link to tradition. Mots-clés : parabole, Claude Simon, Orion, Nicolas Poussin, vision, écriture, intertextualité. Keywords: parable, Claude Simon, Orion, Nicolas Poussin, vision, writing, intertextuality. Je ne m’engagerai pas dans une discussion sur le statut historique de la parabole, texte ou parole d’abord, petite histoire un peu étrange, au fort pouvoir de déplace- ment, de translation, puisque disant une chose elle en engage en réalité une autre à l’épreuve du sens, récit minuscule qui vient toujours répondre à une question, qui est donc d’emblée dialogique ; ni sur son usage récurent, partagé et privilégié dans l’exposition et l’enseignement des doctrines religieuses 1 – ce qui dessinerait, de loin, quelque chose comme une codification théologico-rhétorique. Je ne prends la parabole que comme une forme narrative toujours fictionnelle, jamais donnée pour vraie, comme une ébauche narrative plus qu’un récit accompli, et comme un outil heuristique, une brève contorsion de fable proposant l’énigme d’une exposition différentielle au monde, une façon de (bien) y séjourner, d’y progresser malgré les censures exercées par la doxa et l’idéologie, proposant, donc, de rendre au monde la richesse des possibles et des tactiques d’arpentage. En un mot : une forme d’é- thique un peu braconnière. Pas une édification, ni une distraction. Mais une moda- lisation, ou une proposition . Un moyen d’ avancer, somme toute, même si c’est à la façon de « l’ange de l’histoire » 2 – l’un des plus beaux avatars de parabole produit

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=