AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 62 3. Le nain juché sur le géant : accompagner la tradition ou la parabole du postmoderne Le dernier point de mon interrogation porte sur ce que l’on pourrait appeler la mise en route culturelle du processus d’écriture et sur ce qu’est la dynamique trans- historique de création. C’est le troisième plan de lecture possible de la parabole. En l’occurrence, pour Simon, l’acte créateur est toujours un acte répliquant (ce qui vient contrer la logique moderniste du toujours nouveau et récuse toute mythologie de l’inspiration) ; il n’est instaurant que d’être répliquant, que de « traduire », si l’on veut ; et répliquant notamment, chez Simon, au fil des livres, à la culture (et à la langue, à la rythmique, à la syntaxe) antique et classique. La parabole ouvre ici sur la problématique de la mémoire culturelle, cette forme de masse indistincte, masse aveugle, sur laquelle est toujours assis le créateur, masse où il puise et qu’il dispose à son besoin. Cette masse n’est jamais figée, jamais immobile. Elle marche, va de l’avant, poursuit sa route, se réinvente à chaque pas, bifurque d’elle-même, à l’instar d’Orion, disponible à tous les remembrements, tous les réagencements, toutes les transformations, le devenir constellation, par exemple –matière, donc, non morte, pas plus que langue morte, le latin, mais agissante, dynamique. De même, ailleurs, chez Simon, de Virgile, Apulée, Lucain, Ovide ouCésar. C’est toujours à cette masse, à cette totalité ancienne, que s’affronte toute création artistique ou intellectuelle, lui empruntant des bribes. Et c’est le faire aumoment où, paradoxalement, Simon s’en- gage dans la phase la plus expérimentale de sonœuvre. Le plus classique planté ainsi au cœur duplus contemporain. Le plus ordonné au cœur dudéstructuré. Laparabole d’Orion dit aussi ce qu’il en est du rapport à la tradition, de la puissance « occulte », non pas cachée, mais toujours à remobiliser, à raviver. Elle le dit via la peinture clas- sique, la plus marquée, peut-être, par la latinité, celle de Poussin. Il y a dans le ta- bleau la figuration directe, absolue en un sens, de cette formule célèbre de Saint Ber- nard de Chartres, au XII e siècle : « nous sommes des nains juchés sur des géants ». Il n’y a de nouveau que de ré-agencer les anciennetés. Ce que Simon appelle « bri- coler » à partir de : textes, peintures, anciennes, modernes, œuvres du canon, non- œuvres, matière indistincte des images et des textes : ainsi le corps du texte a-t-il toujours quelque chose de monstrueux, traces, coutures, implants, cicatrices, mais s’affirme par là-même capable de résister au chaos du temps et du monde. Bibliographie Textes de référence Simon, Claude, Les Corps conducteurs, Paris, Éd. de Minuit, 1971. Simon, Claude, Orion aveugle, Paris, Éd. Skira, « Les sentiers de la création », 1970. Simon, Claude, La Bataille de Pharsale, Paris, Éd. de Minuit, 1969. Ouvrages critiques Alain, Les Dieux suivi de Mythes et fables et Préliminaire à lamythologie, Paris, Gallimard « Tel », 1985 [1934]. Benjamin, Walter, « Thèses sur la philosophie de l'histoire », trad. de l’allemand par Mau- rice de Gandillac, in Poésie et Révolution, Paris, Lettres Nouvelles, 1971. Calle-Gruber, Mireille, « Le récit de la description ou de la nécessaire présence des demoi- selles allemandes tenant chacune un oiseau dans les mains », in Sjef Houppermans, Claude Simon et Le Jardin des Plantes, Amsterdam-New York, Rodopi, 2001, p. 5 à 31. Derrida, Jacques, La Vérité en peinture, Paris, Champs, Flammarion, 1978.

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