AGAPES FRANCOPHONES 2016
Lambert BARTHÉLÉMY À tâtons dans le noir : Claude Simon et la parabole de l’aveugle 61 16 L'argument de Jacques Derrida ( « Parergon », La Vérité en peinture, Paris, Flammarion, 1978, pp. 19–168) est explicite : l'« Analytique du sublime » est le moyen, pour Kant, dans l'examen de la démesure, de dire le pouvoir de l'homme — celui qui peut imaginer, penser, sentir sa propre petitesse, et cependant être la mesure du démesuré. 17 À la manière de Clément Rosset, lorsque celui-ci évoque « l’idiotie du réel » dans son essai intitulé Le Réel. Traité de l’idiotie, Paris, Éd. de Minuit, 1977. 18 Mireille Calle-Gruber, « Le récit de la description ou de la nécessaire présence des demoi- selles allemandes tenant chacune un oiseau dans les mains », in Sjef Houppermans, Claude Simon et Le Jardin des Plantes, Amsterdam–New York, Rodopi, 2001, p. 5 à 31. 19 Pascal Mougin, L’Effet image. Essai sur Claude Simon, L’Harmattan, 1998. colosse 16 – ce que le tableau de Poussin montre immédiatement (nature / géant / homme) et que les fictions de Simon déclinent à l’envie (les rapports de disproportion sont permanents dans Les Corps conducteurs, que ce soit les verticalités urbaines, les surplombs aéroportés, etc .). Les deux qualités principales de cette écriture aveugle, ce sont d’une part sa plastique, son être-plastique ; et d’autre part la puissance de déri- vation, de modalisation, de conduction – ce que dit la parabole. Cela détache aussi « écrire » de toute prétention à la connaissance ou à la vérité, pour le situer du côté de l’altercation. Pas la connaissance du monde, mais sa rencontre . Pas son spectacle en perspective, mais son épaisseur et sa tangibilité immédiate. L’écriture trouve làune dynamique d’affirmation de la présence idiote des choses. Idiote, je l’entends comme simple 17 , mais aussi, et peut-être surtout, comme saisie en dehors de tout projet d’accaparement anthropocentrique. C’est ce qui pousse l’élan descriptif. Et la description, cela ne surprendra pas, défait chez Simon le mo- dèle de développement classique de la description, se calant sur une logique de bi- furcation et de dissémination qui laisse de côté le modèle traditionnel de la décli- naison (thème, nomenclature, prédicats). Glissements, bifurcations, ajouts, aggluti- nation… L’œil qui voit autrement, démocratiquement, parle dans cette description proliférante, qui tend à envahir l’intégralité de l’espace fictionnel et à se substituer à la tension narrative elle-même. Par ailleurs, la description simonienne tend à brouiller les objets qu’elle se donne, à les défamiliariser. En dépit, ou du fait même, de son extrême minutie, de la surenchère qualificative à laquelle elle se prête, elle ajourne, parfois durablement, la possibilité d’identification. Ce qui rend ainsi la des- cription simonienne au sens strict déroutant, c’est le fait que ce qui est évoqué ne se voit pas immédiatement objectivé. C’est en lien avec la parabole de la vision : voir n’est pas immédiatement identifier. L’identification de l’objet est toujours probléma- tique chez Simon, qui propose une autre découpe du visible, adopte une autre lo- gique de fonctionnement du regardque ladécoupe utilitaire, ou la fonctionnalisation de l’espace. Le regard n’identifie pas singulièrement telle ou telle chose, mais établit une multitude de rapports entre différents éléments saillants dans le champ du vi- sible. Ce qui s’opère alors, c’est une mise en connexion des formes – ce que Mireille Calle-Gruber a pu décrire comme une sorte de « travelling narratif » 18 . Et c’est une logique picturale appliquée à l’écriture. Dans Orion aveugle : « la description est impuissante à faire voir les choses ». Oui. Elle ne les fait pas voir (pas d’illusion ré- férentielle), mais elle est apte à générer d’hyper-puissants effets de présence. L’écri- ture rend la sensation de présence de l’objet, produit en ce sens un « effet de réel » sur le lecteur, sans pour autant l’engager à croire à la véracité de la scène. C’est le propre de la description simonienne que de défaire l’effet de référence par et au profit d’un effet d’image 19 .
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