AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 60 15 Joëlle Geize, « Orion-Simon sur les sentiers de la création », in Cahiers Claude Simon n° 6, 2010, Presses Universitaires de Perpignan, p. 71 à 95. images qui viennent comme « enrober » les mots. Et c’est la traversée du plan d’im- manence, samesure sensible, qui rend la vue. Au géant. Àquiconque aussi bien. Une vision rénovée, démocratisée, démise de l’obsession de hiérarchisation et de l’obli- gation de tri utilitaire : restituée à une disponibilité entière pour tout le visible, pour toutes les qualités et les incarnations du visible. C’est cette vue là, cet œil phénomé- nologique, ce regard ouvert et gratuit à partir duquel doit être envisagé ce que c’est réellement que voir . Voir, c’est avoir les « yeux baissés ». Baissés non dans la honte ou le déni, mais du fait d’une attention extrême aux infimes et aux simples, à toutes et à lamoindre chose . La perception visuelle gagne alors enmobilité, en dynamisme, en excentricité . Le « voyeur » bouge toujours chez Simon, l’œil est en balade perma- nente, même si divers états sont susceptibles d’affecter ce cinétisme (maladie, peur, fatigue, etc . : toutes situations que les textes simoniens semblent collectionner). 2. Production romanesque : avancer à tâtons dans la forêt des signes Engager la main. Toucher, c’est cela. Or la main, c’est l’image inaugurale d’ Orion aveugle . La main dessinée s’apprêtant à écrire. Comme pour mieux dire que c’est son poids, sa temporalité aussi qui fait le jeu, le vrai jeu de l’écriture. Qu’avant la main, il n’y a rien. Des provocations. Des appels. Tout ce qui tombe sous l’œil, ou bien la langue. Objets, artefacts, images, souvenirs : coquille, carte postale, monde extérieur, lumière, souffle d’air, etc . De la perception immédiate. De l’œil démocratique. Après, il y a des jeux, des relations physiques entre les éléments épars, les disparates qui composent le monde et que le regard tente de mettre en rapport. La parabole d’ Orion aveugle, ce micro-récit repris, varié, déplacé, complété par les textes successifs de Simon, fonctionne encore comme parabole de la création romanesque. L’idée serait celle d’une « écriture aveugle ». Écrire à l’aveugle. Aller sans plan, pas à pas, mot àmot dit Simon lui-même, sans véritable schématisation préalable du récit. Pas de prémé- ditation, d’ a priori de l’idée, du symbole, de la signification. Pas d’illustration à ga- rantir. Un récit, c’est d’abord et avant tout un déroulé d’événements, d’accidents, de heurts, de bifurcations, de détours, d’interpolations. Un récit, c’est un pur plan d’ac- tualisation . C’est ce que remarque également JoëlleGleize, lorsqu’elle écrit que Simon reprend la « métaphore des sentiers et du cheminement, faisant du personnage d’Orion, le géant aveugle, une figure emblématique de l’écrivain et de son travail, comme avancée tâtonnante sur un chemin de langage, le long duquel s’offrent à lui sans cesse des carrefours possibles parmi les sens offerts » 15 . L’écriture telle que la préface à Orion aveugle en expose la mécanique générale a à voir avec la venue, ou le surgissement d’événements à même la matière de l’histoire (appels analogiques) ou le langage (polysémie, jeux de mots…). C’est l’idée d’une intentionnalité faible et d’une réceptivité forte aux sollicitations des matières engagées. C’est celle d’une ouverture, d’une malléabilité, d’un permanent travail de ré orientation. Un mobile. Dans ce sens manifeste de la disponibilité à l’arrivée, à l’accident, au fait qu’écrire est au présent du surgissement, il ne me semble pas abu- sif de repérer une affiliation au sublime. Premier argument, celui de l’apparition. Le deuxième argument : ce sera celui de la disproportion–argument qui rappelle le point de départ de l’analytique du sublime chez Kant, qui décrit précisément ce qu’est un
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