AGAPES FRANCOPHONES 2016
Lambert BARTHÉLÉMY À tâtons dans le noir : Claude Simon et la parabole de l’aveugle 59 13 Martin Jay, Downcast Eyes. The Denigration of Vision in Twentieth-Century French Though t, Berkeley-Los Angeles- Londres, University of California Press 1993. Voir également la contribution de Till Kuhnle au colloque Regard et cécité, colloque international de littéra- ture à l’Université Lille III (15 et 16 mai 2003) : Un emblème de l’écriture : Orion aveugle de Claude Simon . Consulté le 5 septembre 2016 à l’adresse : http://tillkuhnle.homepage. t-on- line.de/Text3.pdf?foo=0.4369484453177526. 14 L’œuvre d’Anselmo Entrare nell’opera est visible sur le site de l’artiste. http://www. archivioanselmo.com/it/opere/settanta/entrare%20nell 'opera.asp. Consulté le 1 er septembre 2016 à 15h12. traditionnellement dans les deux termes de perspective et de spectacle 13 . Ce n’est pas un dénigrement de toute vision, mais bien des modèles dominants qui l’organise dans la culture occidentale. L’enjeu de la marche du géant, le jeu de sa parabole, ce n’est pas de ne plus voir du tout, mais bien de parvenir, au travers de l’expérience de privation ponctuelle, à voir autrement . À retrouver voir autrement. L’enjeu, c’est la « déspectacularisation » de la perception visuelle. Aussi bien l’augmentation de la puissance de visualisation, celle qui permet d’inclure, chez Stan Brakhage, par exemple, les phosphènes et tous les phénomènes de « perturbation » dans le cercle de la vision. Cette réflexion se construit dans les fictions, dans La Bataille de Pharsale en particulier, par le biais d’une opposition inconciliable entreRenaissance et Baroque, entre Paolo Ucello et Nicolas Poussin : [...] la profondeur chez Uccello ne dépassant pas celle limitée d’une scène de théâtre [...] le spectateur restant toujours en dehors de l’autre côté de la rampe alors que chez Poussin il se trouve pour ainsi dire précipité Critique anglais qui définit le baroque movement into space malheureusement intraduisible le mot into n’ayant en français que des équivalents faibles comme au-dedans de ou à l’intérieur de [...] into space au-dedans de ou à l’intérieur de Par exemple l’extra- ordinaireOrion aveuglemarchant vers la lumière du soleil s’enfonçant le specta- teur s’enfonçant, en même temps gigantesque sa tête dominant la cime des arbres. (Simon 1969, 162). C’est d’un phénomène d’absorption dans le réel qu’il est question chez Poussin. L’espace n’est pas là pour être vu en spectacle ; mais bien pour être incisé, pénétré, traversé. Son expérience n’est pas abstraite, pasmathématique. Elle est saisissement sensible. Si Orion n’y voit plus, c’est d’abord parce qu’il doit s’affranchir d’un certain mode de vision, de sa construction culturalisée, de son dispositif abstrait. En l’occur- rence, c’est la perspective artificielle qui est en jeu. Celle de la mise à distance par l’œil et de l’organisationmathématique, géométrique de l’espace. Et à laquelle, sans ambiguïté possible, est opposée l’idée, ou l’opération d’enrobement, d’englobement, d’insertion immersive au cœur de ce qui, soudain, étonnement, ne s’appelle plus « espace » sous la plume de Simon, mais : environnement . À la géométrisation fron- tale, à sa distributivité et son ordonnancement vient donc s’opposer l’expérience du «milieu», un peu comme dans la célèbre photographie de Giovanni Anselmo intitu- lée Entrare nell’ opera (1971) 14 . L’espace n’est plus l’objet d’une formalisation, la scène frontale d’une mathesis. Le monde n’est plus un spectacle. C’est un milieu . La cécité prive le sujet de la « spectacularité », mais au profit d’une sensorialité accrue. L’espace, alors, a clairement pris le statut d’un plan expérimental, c’est-à-dire d’un milieu devenant enjeu perceptif, captation sensible. Dès lors, ce n’est plus l’écrit qui dispose et dépose les images, hiérarchise et ordonne l’expérience, mais bien les
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=