AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 58 12 On retrouvera dans cette idée du toucher un rappel, plus oumoins teinté d’ironie, des pro- positions deDiderot dans sa Lettre sur les aveugles . Diderot y défend le toucher comme instru- ment de la connaissance. de l’expérience dans l’unité réconciliée (l’accès barré au royaume) et la désolation qui peut en résulter, celle que nous délivre Claude Simonme semble redevable d’un mouvement inverse : l’unité du monde y apparaît spontanément et irrémédiable- ment projetée sur le plan infiniment différencié des phénomènes, sans que soit en- visagé un quelconque horizon d’unification. D’une parabole de convergence (même ratée), on est ainsi passé à une parabole de la divergence réussie. Il y a peu de risques que l’on se perde àmarcher sans y voir, pas de chute, de damnation, d’infinis errements. Avancer à tâtons, main tendue, commeOrion, nous dispose à la possibili- té d’une appréhension physique, sensible, de l’espace, nous permet d’en avoir une connaissance par l’expérience, et non pas abstraite (vue, distance, maîtrise, géo- métrie). J’aborderai rapidement trois dimensions de ce travail de recharge disjonctive de la parabole de la cécité chez Simon : ce qu’il en est, directement, du rapport à la vision et à la concurrence de ses modèles possibles ; ce qui s’y joue quant au chiffre de l’écriture ; ce qu’elle permet d’entendre quant à l’agencement des styles et des époques. 1. Critiquedumodèledominantde lavisionetde laconstructionde l’espace Parabole de la vision, donc, en tout premier lieu. De sa nature et de sa qualité. La petite histoire du géant de Béotie, si remarquée par le texte, mais dans un angle à chaque fois différent, active un jeu d’inversion de la valeur conférée traditionnelle- ment à la vision – tant dans le processus d’expérience du monde, que dans celui de l’appréhension de l’art. L’arpentage du monde terrestre ne conduit en rien à se détourner du céleste ; s’engluer dans lamatière n’est pas, contrairement à l’allégorie culturalisée, perdre toute chance de salut – c’est ce que semble laisser entendre la présence du « petit » personnel du tableau, les dieux de l’Olympe (Diane dans la nuée, Jupiter/Mercure/Neptune et-ou Héphaïstos dans les fourrés sur le bord du sentier) qui accompagnent et paraissent veiller sur la marche du géant. Pour la re- prise simonienne, arpenter le monde sans le voir, tâter le monde pour s’y repérer, pour le connaître, c’est le retrouver 12 . Aveugle, ne rien voir, dans le noir. Et à partir de là aller vers le monde. Le chercher, chercher à s’en assurer, à s’assurer de sa réelle présence et à s’assurer de sa propre existence à son contact. Son appréhension sen- sible et progressive, sa découverte quasiment phénoménologique, c’est une certaine forme de salut, le seul, peut-être, que l’on est en droit d’attendre dans un monde abîmé. S’accrocher au terrain – comme le soldat de la Route des Flandres, dans un autre contexte, qui a les yeux collés au sol et progresse, rampant, vers le dedans de l’espace. La fable du géant aveuglé, mais guidé par Cédalion, qui scrute pour lui la ligne d’horizon, pas sa relève par le ciel, sert ainsi une réflexion, amorcée dans La Bataille de Pharsale, sur le statut de la vision et la nature de la représentation de l’espace . Celle-ci se concentre sur l’effet de profondeur produit (Poussin traite fond et figure sur lemême plan, la seconde paraissant « collée » au premier, ce qui déroge au canon de la perspective classique puisque la profondeur n’est pas réaliste) et prend la forme d’une critique de l’occulocentrisme occidental – de cette idée que la vision est le moyen par excellence de la connaissance, programme qui se décline

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