AGAPES FRANCOPHONES 2016
Lambert BARTHÉLÉMY À tâtons dans le noir : Claude Simon et la parabole de l’aveugle 57 Sonexact contemporain,MartinvanCleeve, reçu, comme lui, en 1551 dans la corporationd’An- vers, en a également donné une version, tout comme, plus près de nous, le dessinateur F’Murrr ( Les Aveugles, Paris, Casterman, 1992). 7 Orion est aveuglé par le roi de Chios, Œnopion, dont il convoitait la fille, Mérope, et qu’il avait tenté de violer après que son père l’ait truandé…Une autre accointance possible est Nim- rod, le roi chasseur, fils de Cham et petit-fils de Noé, géant et initiateur de la construction de la tour de Babel, qui partage avec Orion d’être tué par un insecte (moustique / scorpion). 8 Le Christ enfant, juché sur les épaules de Christophe, le guide vers la lumière, tout comme Cédalion, le petit apprenti d’Héphaïstos, guide Orion vers le soleil levant. Mais là où la lecture du premier est de nature transcendante, celle du second relève à mon sens de la pure imma- nence. Rien n’est à voir au-delà des nuages, au-delà des montagnes, que les nuages et les mon- tagnes elles-mêmes. 9 La Bataille de Pharsale, Éd. deMinuit, 1969 ; Orion aveugle, Éd. Skira, coll. « Les sentiers de la création », 1970 ; Les Corps conducteurs, Éd. de Minuit, 1971 . 10 Orion aveugle est, de l’aveu même de l’auteur, né du désir de « bricoler quelque chose à partir de peintures que j’aime ». Il est constitué d’une préfacemanuscrite, de 86 des 226 pages des Corps conducteurs et de vingt illustrations, dont trois d’entre elles font en outre l’objet d’une reprise descriptive dans Les Corps conducteurs : il s’agit d’une eau forte de Picasso, de la photo aérienne du fleuve Amazone et du tableau de Poussin. Au centre d’ Orion aveugle et de son dispositif de dialogue, il y a de toute évidence la justification de la relation analogique entre littérature et peinture. Mais c’est aussi la conscience de la spatialité de l’écriture et du livre qui s’exprime, la contiguïté spatiale des éléments picturaux fonctionnant chez Simon comme un puissant modèle de l’écriture romanesque. 11 Il y en aura cinq en tout, de plus en plus précises, de plus en plus amples, chacune spéci- fiant l’un ou l’autre des aspects du tableau, en détaillant les caractères. breuses, qui représentent les cohortes d’aveugles évoquées par les Évangiles. Elle montre, et peut-être est-elle bien la seule à le faire dans l’art occidental, le géant puni d’aveuglement pour avoir succombé à son intolérable hybris sexuelle 7 . Elle le montre, carquois à la hanche, et marchant d’un bon pas, la main gauche tendue vers le dehors, lancée à la rencontre ou au contact du monde, tandis que la droite tient fermement un arc de chasse. Orion est guidé par un petit personnage juché sur ses épaules, Cédalion, le petit apprenti d’Héphaïstos, qui lui touche la tête d’une main, et lui indique la direction de l’autre. Les récits antiques disent enfin qu’Orion peut espérer guérir s’il parvient à faire face au soleil levant – ce qui en fait une très vrai- semblable préfiguration de celui que le christianisme appellera Christophe 8 . Tout part de l’Orion de Poussin, du mythe plié par Poussin dans une dynamique allégo- rique – et se déploie en une séquence resserrée dans le temps, entre 1969 et 1971, la- quelle englobe La Bataille de Pharsale, Orion aveugle et Les Corps conducteurs 9 . Deux romans encadrent ainsi un livre hybride, où s’articulent préface réflexive, ico- nographie variée et relais fictionnel, lequel constitue une préforme du roman qui le suit chronologiquement 10 . Le processus, ce faisant, consiste à transformer une image allégorique, laquelle s’appuie sur unematièremythologique augmentée, ou contami- née par les variations chrétiennes sur l’orientation et la cécité, en une parabole pro- fane, riche d’enseignement poétique et existentiel. Cette parabole joue une fonction séminale dans l’œuvre de fiction qui s’élabore de samatière, développe plusieurs des motifs que déploie sa première formulation 11 , qui ouvre aussi le livre : « Un de ses bras étendus en avant dans le vide, Orion, le géant aveugle, avance sur un chemin en direction du soleil levant, guidé dans sa marche par la voix et les indications d’un petit personnage juché sur ses épaules musculeuses » (Simon 1970, 19). Disons que là où la parabole chrétienne vise la complexité qu’il y a à faire tenir le divers abîmé
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