AGAPES FRANCOPHONES 2016

Rodica BRAD Réécriture de la parabole de Gethsémani dans la poésie de Lamartine et de Vigny 93 tion et aussi le prestige des Saintes Écritures pour dire une nouvelle religion, celle de l’écriture. Les deux poèmes redoublent le texte originaire qu’ils reproduisent en en soulignant les lacunes et en y introduisant un supplément de signification issu de leurs conceptions philosophiques et religieuses. En effet, les deuxpoètes témoignent des ambitions et des désenchantements que la poésie romantique a connus dans son auto investiture de poésie sacrée, se donnant comme mission l’expressionmême de la parole divine. Si cette mission résiste et se convertit même en expression d’un message de douleur et de deuil dans le cas de Lamartine, la situation est différente chez Vigny, car ce poète a exprimé, à partir des positions mêmes de sa pensée pessi- miste, le caractère incompréhensible dudestin de l’homme, sa solitude irrémédiable dans une attitude critique et fière de la création, une position bien éloignée des textes sacrés, à force de l’adaptation des éléments sacrés à cette pensée désenchan- tée, hautaine, déclarant pouvoir se passer de la transcendance. Comme Nietzsche, Vigny montre un autre visage, celui de la fin de la transcendance où le poète s’iden- tifie à l’agonie du Christ, exprimant les douleurs de son sacerdoce poétique. Si les positions sont différentes au point de s’opposer dans le sens de douleur-résignation, révolte et griefs dressés contre Dieu, le désespoir est commun. Si, en écrivant son poème, Lamartine était en quête des signes qui lui confirment son idée d’avoir été choisi pour entreprendre unemission supérieure et sacrée, il s’a- vère croyant, considérant l’événement malheureux comme épreuve divine et signe de son élection. Il s’identifie au Christ pour faire résonner davantage sa voix incon- solée et emprunte à Jésus la qualité de médiateur entre humain et divin, construi- sant une sorte de mythologie romantique de la parole. Au contraire, Vigny se refuse à cette option, trouvant que le sacerdoce du poète ne peut consister que dans la pen- sée individuelle. Il a recours à la figure du Christ justement pour demander des comptes àDieu en représentant élu de l’humanité. Dieu Père est rendu coupable des plus grands maux de la terre, le mal et le doute, mais aussi du silence qu’il a défini- tivement opposé à l’homme. Par cette attitude de rejet de la transcendance, Vigny annonce sa future religion de l’homme, en assumant le rôle de surhomme, de génie comme nouvelle figure du sacré. Bibliographie Textes de référence Lamartine, Alphonse, Gethsémani ouLamort de Julia, dans Id., Œuvres poétiques, édition présentée, établie et annotée par M.-F. Guyard, Paris, Gallimard, 1963. Lamartine, Alphonse, « Réponse aux adieux de sir Walter Scott à ses lecteurs, épitre familière » (1832), in Œuvres poétiques, éd. M.-Fr. Guyard, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1965. Lamartine, Alphonse, Des Destinées de la poésie, texte écrit le 11 février 1834, en préface aux Méditations poétiques, in Œuvres complètes, tome premier, Paris, 1862. Lamartine, Alphonse, Voyage en Orient, ed. Sarga Moussa, Paris, Champion, 2000. Lamartine, Alphonse, Œuvres poétiques, Paris, Gallimard, 1963. Vigny, Alfred, Journal d`un poète in Œuvres complètes, tome II, Paris, Gallimard, Coll. De la Pléiade, 1867, réédité 1948. Vigny, Alfred, Le Mont des Oliviers, dans Id., Œuvres complètes, vol. I, texte présenté, établi et annoté par F. Germain et A. Jarry, Paris, Gallimard, 1986. Voltaire, Traité sur la tolérance, ed. by H. Mason &J. Renwick dans Les Œuvres complètes de Voltaire, vol. 56 C, Oxford, Voltaire Foundation, 2000.

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