AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 92 à nous mortels. Le passage central du poème est celui où le Christ revendique une nouvelle religion, une sorte de religion humanitaire porteuse de « Certitude heu- reuse et d’Espoir confiant ». En effet, Christ se révolte contre la souffrance que Dieu a infligée à la race humaine et s’insurge aussi contre la fatalité de son sacrifice. Christ s’est fait ainsi la voix des humains, expression de leurs douleurs et finitudes : « Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain / Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main ? » La grande culpabilité queChrist reproche àDieu est d’avoir permis lemal, le doute, la souffrance et la mort, le silence qu’il a décidé d’opposer à ses créatures. L’effroi que Christ ressent, l’amertume devant le silence le conduisent à une conclusion humaine et rationnelle qui exclut le divin et embrasse la pensée humaine : « Il tomba sur le sable assis et, dans sa peine, eut sur le monde et l’homme une pensée humaine ». La strophe finale, ajoutée au poème, intitulée Le Silence a une signification spé- ciale, vu qu’elle fut écrite en 1863, vingt ans après l’écriture du poème, attachée à l’édition nouvelle des Destinées . Cette strophe opère une distinction évidente que le poète introduit entre la position du Christ et la conclusion à laquelle il est arrivé sur ce qui « a été écrit » et exhorte à une attitude dédaigneuse envers Dieu: S’il est vrai qu’au jardin sacré des Écritures Le fils de l’Homme ait dit ce qu’on voit rapporté Muet, aveugle et sourd au cri des créatures Si le ciel nous laissa comme un monde avorté Le juste opposera le dédain à l’absence Et ne répondra que par un froid silence Au silence éternel de l’humanité. Cette strophe exprime la philosophie de vie à laquelle l’auteur est arrivé entre temps, c’est à dire le stoïcisme et la religion de la fraternité et du soutien. Par rapport à l’attitude fataliste et au silence éternel queDieu a imposé à l’homme, le Juste répond par un fier dédain, un nouveau silence, venu en réponse polémique. La froideur im- personnelle de la voix énonciatrice de cette strophe finale est issue de la conscience tiraillée entre soumission et révolte à l`égard d`un Dieu dont le poète postule à la fois la présence et l’absence. Paul Benichou, pour lequel « ce qu’on pourrait appeler la Fable moderne » serait « l’équivalent, à l’usage du XIX e siècle, de la Parabole sacrée », utile « à compléter la nouvelle Histoire Sainte par un Évangile actuel » trouve que Vigny se range aussi dans la série des poètes ayant anticipé une véritable poétique de lamodernité (1996, 363–364). Une charité et une miséricorde sont demandées à l’homme qui, face aux misères de la vie, doit afficher une certaine dignité dans l’infortune. Du discours de désespoir du Christ, Vigny évolue vers un pessimisme hautain et une sérénité stoï- ques. Vigny change complètement lemessage christique pour en instaurer un autre, celui qui affirme que le monde est régi par le doute et le mal. La fin du poème met l’accent sur la résignation forcée en développant un point de vue lucide sur l’absur- dité de la vie. Vigny fait la connaissance dumal impersonnel et irrémédiable qui s’a- bat indistinctement sur toutes les créatures et se concentre sur une poésie de l’huma- nité, réduite à s’expliquer et à se légitimer dans l’espace clos de la finitude humaine. En conclusion, il s’agit chez les deux poètes romantiques, au moins dans ce sens du rôle et des missions de la poésie, d’un enrôlement de la Bible au domaine litté- raire et d’une tentative de rivaliser avec elle, de s’assigner l’appareil de représenta-
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