AGAPES FRANCOPHONES 2016
Rodica BRAD Réécriture de la parabole de Gethsémani dans la poésie de Lamartine et de Vigny 91 incapable de révolte, le poète est irrésistiblement attiré par le malheur auquel il suc- combe et dont il garde le souvenir par le deuil même. Vigny offre une voix discordante au prophétisme et au messianisme du premier âge du romantisme. À son époque même, Sainte-Beuve disait de lui : « il n’en est au- cun qui semble plus imprévu, plus étrangemême, provenud’une source plus recelée, d’une filiationmoins commode à saisir » (216–226) Le critique observe que la diffé- rence de Lamartine par rapport à ses contemporains est due à un déficit de foi, à une désillusion consommée au niveau religieux. En effet, poète philosophe, Vigny se si- tue en retrait dumessianisme et de la fonction du poètemage. Partagé entre une cro- yance originaire en la vocation supérieure de la poésie, le poète s’assigne aussi le dessein de moraliser les masses et de les spiritualiser. (1948, 1031) D’après lui, le christianisme affaiblit l’homme, étant une religion « du désespoir » : « La religion du Christ est une religion de désespoir, puisqu'il désespère de la vie et n'espère que dans l'éternité ». (1948, 1015). Au sujet du sacrifice christique, Lamartine souligne: « l’humanité devait tomber à genoux devant cette histoire [du Christ] parce que le sacrifice est ce qu'il y a de plus beau aumonde, et qu'un Dieu né sur la crèche et mort sur la croix dépasse les bornes des plus grands sacrifices ». (1948, 1055). Vigny croit à l’inspiration de l’être d’élite, mais refuse le rôle d’intermédiaire entre Dieu et les humains. Dépourvu de l’exubérance confiante de Lamartine ou de la démesure d’Hugo, Vigny oscille entre la nécessité de croire par le désir de la foi et la conviction profonde que Dieu n’existe pas. Embu de pessimisme et révolte, Vigny donne un sens différent à la parabole de Gethsémani, traitant la souffrance de l’homme et du Christ en penseur et poète et en en faisant un symbole gigantesque qui correspond à l’homme de génie romantique. Placé en polémique avec le christianisme, niant l’Incarnation et se plaçant à la recherche de « l’Esprit pur », Vigny oscille entre la ré- volte, la résignation et la leçon morale. Quant à l’importance de ce poème dans la poésie de Vigny, Benichou est d’avis que Le Mont des Oliviers est un texte carrefour, central, duquel les autres poèmes découlent. Vigny récupère la fable biblique pour lui donner son sens particulier, écarté des dogmes chrétiens, proche de sa vision humanitaire stoïcienne et déses- pérée. Faisant appel aux Évangiles, Vigny n’en utilise que les éléments les plus tra- giques : Jésus a peur, se prosterne, prie, appelle, de sa tête coule une sueur sang- lante. Les références à la Bible sont amplifiées par l’ajout de détails lugubres : le linceul blanc, les oliviers inclinés par « un vent sinistre » : « Jésus marche à grands pas en frissonnant comme eux, triste jusqu’à la mort, l’œil sombre et ténébreux / Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe comme un voleur de nuit cachant ce qu’il dérobe. » Il y a aussi cette suggestion de paria, d’être rejeté par ses semblables, d’homme incompris et isolé. Le Christ qui est l’incarnation humaine de la divinité devient symbole des vulnérabilités et victimes des fragilités et des limites mortelles. En re- présentant de l’humanité et en élu, le Christ de Vigny porte un jugement sévère sur la justice de Dieu par rapport au mal qu’il permet. Dans son discours contre Dieu, il embrasse une attitude rationaliste-progressiste et humanitaire, en accord avec l’esprit des Lumières. Par la voix du Christ, surprise au jardin de Gethsémani, nœud tragique du dogme catholique, Vigny exprime ses réflexions sur une nouvelle reli- gion de la solidarité et de la fraternité. L’absence divine est l’évidence première. L’invocation répétée trois fois n’ayant pas d’écho, la conclusion à tirer est que Dieu reste étranger au Dieu-Fils, et par lui,
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