AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 90 lation qui allait faire de lui un prophète et unmessie. Voyage en Orient témoigne de la façon dont paysage et souffrances de Dieu-Fils se confondent à Gethsémani : « Je me relevai et admirais combien ce lieu avait été divinement prédestiné et choisi pour la scène la plus douloureuse de laPassion de l’Homme-Dieu. »(291) Le poète déclare y être venu pour voir « le théâtre vide et sacré du grand drame de l’Évangile » (291), de ce drame complet où les deux personnes de la Trinité ont chacune joué son rôle : l’une crucifiant et l’autre crucifiée. Dans le poème (écrit à Jaffa en 1833 et paru en annexe au Voyage en Orient en 1835) Lamartine témoigne de la conviction, déjà ferme à ce temps, que la création est l’œuvre d’un Dieu unique, intemporel et impénétrable. Le poème commence par l’aveu désarmant où le poète se présente comme un homme de douleur : « Je fus dès la mamelle un homme de douleur / Mon cœur, au lieu de sang, ne roule que des larmes. » Homme des pleurs sur lequel la mort a mis son sceau : « la mort dans chaque fibre a plongé le couteau », le poète avoue avoir voulu voir le jardin funeste de Gethsémani pour faire à Dieu cette prière : Conduisez-moi, mon père, à la place où l’on pleure, A ce jardin funèbre où l’homme de salut, Abandonné du père et des hommes, voulut Suer le sang et l’eau qu’on sue avant qu’on meure ! Dans un décor poudreux et sombre, dans la proximité des tombes des rois, le poète cherche la grotte ténébreuse où Jésus dit à ses amis : « Veillez ; l’heure est af- freuse ! ». Lamartine refait dans son imagination le tracé spirituel de Jésus, se con- centrant pour sentir et penser toute la douleur et le désespoir du Christ. Dans le rêve qu’il fait, le poète est dans la compagnie de la fille, les deux étant venus prier à Get- hsémani. Au temps même où il remercie Dieu et prie pour Julia, dans le rêve qu’il fait, celle-ci pâlit, agonise et s’éteint dans ses bras. Réveillé du rêve, le poète constate que l’évènement tragique s’est passé pour de bon. Après avoir dit son deuil et sa solitude extrême, la perte de toute direction dans la vie, le poète exprime son déses- poir, mais déclare sa soumission à jamais à une volonté divine impénétrable pour la créature : « Mais c’est Dieu qui t’écrase, o mon âme ! sois forte / Baise sa main sous la douleur ! » Le poème est un dialogue entre le poète et Dieu et le message en est que la créa- ture doit finalement renoncer à comprendre l’impénétrable mystère de la divinité. Il est certain que Lamartine est retourné d’Orient portant aux tréfonds de son être un christianisme philosophique en accord avec la raison. Le long récit du Voyage et de nombreuses œuvres ultérieures en témoignent. Homme de foi, le poète devient, par la douleur même, porteur du message divin. En effet, après l’épisode crucial du voyage en Orient, la foi du poète semble transformée dans le sens que Christ est sub- lime, mais qu’il n’a qu’une nature humaine illuminée par un Dieu dont l’immaté- rialité et l’impénétrabilité sont les seuls attributs perceptibles. À ce sujet, Paola Cat- tani observe que : « Le Christ qui prie et sue sang et eau devient pour Lamartine un double du poète, un frère de souffrance : dénouée de toute lumière divine, l’expé- rience du Christ se réduit à une occasion pour méditer sa propre existence et ses douleurs » (2013, 246). La mort de Julia ébranle en lui la foi : « La prière en mon sein avec l’espoir est morte. ». Par la poésie, le poète se fait chantre du deuil et de la douleur, convaincude l’immuablemalheur terrestre, mais portant au cœur la nostal- gie profonde du ciel. Porteur de la voix divine, incarnationmême de cette voix, mais

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