AGAPES FRANCOPHONES 2016

Rodica BRAD Réécriture de la parabole de Gethsémani dans la poésie de Lamartine et de Vigny 89 doit: « pressentir, même obscurément, lemonde futur, le suggérer par des créations libres » (Bénichou 1977, 322). Il devient autorité spirituelle indépendante, revendi- quant son autonomie aux dogmes anciens et la poésie elle-même capte le théolo- gique, s’émancipe par rapport aux dogmes, exprimant le messianisme. La nouvelle poétique chrétienne vient d’abord par Lamartine chez lequel le ly- risme sacré est converti dans le sens d’une réinterprétation des Écritures qui rap- proche la poésie de la cité, mettant en exergue le rôle de messie que le poète assume. Les sources chrétiennes d’inspiration se mêlent aux sources païennes, le poème s’empreigne de doute comme expression des limites et de la finitude de l’homme. Le poète s’identifie au Christ par le sacrifice à l’égard de ses semblables, se chargeant des misères du monde et devenant porte-parole des masses, assumant le poids des souffrances de l’humanité. Le désespoir du Christ qui se retrouve seul, abandonné par ses disciplesmais aussi parDieuPère lui-même est mis en rapport avec le “Pour- quoi m’as-tu abandonné ?” de Jésus ». La figure du Christ est réinvestie de symboles et de significations nouvelles. Le ciblage sur la figure du Christ témoigne de la tenta- tive de penser au-delà du dogme, afin de ré signifier cette figure centrale du christia- nisme, en lui conférant un plus d’humanité. Le Christ devient figure problématique, révolutionnaire, incarnant la condition tragique de l’homme abandonné par son Créateur, prêchant la charité et la fraternité humaine. Dans Destinées de la poésie Lamartine croit que l’homme de lettres est l’élu ap- pelé par Dieu à être l’ambassadeur privilégié de sa Parole et l’exécuteur de ses Volontés: « la poésie c’est l’idée, la politique c’est le fait : autant l’idée est au-dessus du fait, autant la poésie est au-dessus de la politique» (596). De même, croit-il, la poésie retourne au religieux à travers l’épopée : « la poésie redevient sacrée par la vérité, comme elle le fut jadis par la fable ; elle redevient religieuse par la raison, et populaire par la philosophie. L’épopée n’est plus nationale ni héroïque, elle est bien plus, elle est humanitaire » (595). Lamartine a consacré une poésie de la douleur, de la perte et du deuil. Le deuil peut s’expliquer par les successives pertes d’êtres chers enregistrés au long de sa vie. Pour Jean Gaudon, le dolorisme et le deuil lamartiniens sont affirmés comme réalités ineffaçables et comme « personnalisation du drame national » (1971, 38). Georges Poulet parle dans le même sens d’une « poésie du souvenir et du regret » (1968, 214). Dans Réponse aux adieux de Sir Walter Scott à ses lecteurs (1832) La- martine écrit lui-même que « le poète est homme par les sens » et ensuite « homme par la douleur »(531). Tous ces propos critiques sont confirmés par le poème intitulé Gethsémani ou la mort de Julia qui exprime le grand deuil personnel de Lamartine, la mort de sa fille Julia, survenue en 1832. La douleur est indissociable ici, comme ailleurs, du divin, tout comme le poète l’affirme de manière ferme dans sa Réponse à SirWalter Scott : « Le nectar est divin, mais le vase est mortel »(531). Cette image poétique des deux symboles du vase et du calice, présence de la douleur et du divin forme le noyau symbolique de ce poème inspiré par la mort de Julia, écrit en réponse au célèbre épisode de L’Évangile selon Saint Matthieu. Les circonstances dans lesquelles le poète écrivit ce poème sont celles du voyage qu’il a fait aux lieux saints. Lamartine y partit aumilieu de 1832 en quittant la France avec des amis et sa famille. Il installa sa femme et sa fille à Beyrouth pour pouvoir visiter seul le Liban, les Lieux Saints et Damas. Julia, malade de phtisie, est morte à Beyrouth, après le retour de son père, en décembre 1832. Il semble que Lamartine attendait de ce voyage une sorte de révé-

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=