AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 88 1 Voir l’ensemble des volumes de Paul Benichou consacrés à l’époque romantique : Le Sacre de l’écrivain1750–1830.Essai sur l`avènement d`un pouvoir spirituel laïque dans la France moderne, Paris, José Corti, 1973, mais aussi Le Temps des prophètes (Gallimard, 1977), Les Mages romantiques (Gallimard, 1988) et L’École du désenchantement (Gallimard, 1992), republiés par Gallimard, Quarto, 2 vol., 2004). Le retour à la religiosité amené par le romantisme a produit une refonte des élé- ments de l’imaginaire religieux dans le creuset de la nouvelle doctrine, une profana- tion de certains sens et mystères chrétiens et un réinvestissement de termes et de symboles chrétiens par des éléments appartenant auxmythologies anciennes (Loise- leur 2006, 244). La nouvelle religion poétique, d’essence substitutive est détournée du liturgique, mais sans renoncer à un indéniable substrat théologique. Pour les romantiques, la littérature est devenue religion substitutive sous la pression de ce transfert qui s’est opéré entre religion et littérature. Le sacré subit une refonte, les écrivains le vidant de contenu pour n’en garder souvent que les formes et le message de salut. Le mystère est nié et les écrivains en retiennent uniquement la leçon mo- rale, une morale humanitaire par le réinvestissement romantique de la parabole ou du symbole christique. Une certaine continuité du romantisme avec les Lumières niant le soi-disant con- flit entre religiosité romantique et raison est décelable, vu qu’un examen attentif dé- couvre un continuumdes visions rationalistes oudéistes et à la fois un regain de reli- giosité stimulé par le romantisme (Fabre 1980). Au début du XIX e siècle il y avait aussi le débat autour de la ressemblance des figures du Christ et de Socrate qui té- moigne d’un désir d’accès à un dialogue intime, immédiat, profond de Dieu avec l’Humanité. Une interprétation des passions du Christ qui va dans le sens de celle de Vigny a été donnée précédemment par Voltaire dans Traité sur la tolérance : « Si Jésus Christ sembla craindre la mort, si l’angoisse qu’il ressentit fut si extrême qu’il en eut une sueur mêlée de sang, ce qui est le symptôme le plus violent et le plus rare, c’est qu’il daigna s’abaisser à toute la faiblesse du corps humain qu’il avait revêtu. Son corps tremblait, et son âme était inébranlable ; il nous apprenait que la vraie force, la vraie grandeur consistent à supporter des maux sous lesquels notre nature succombe…Il y a un extrême courage à courir la mort en la redoutant »(223). F.P. Bowman (1973, 141–150) consacre à cette comparaison le chapitre « Confirmatio christianorum per socratica » de son livre Le Christ romantique . La comparaison est intéressante, croyons-nous, pour la bonne raison que lamort de Jésus est placée aux dimensions purement humaines, avec la préservation de la portée divine de son enseignement. Un déplacement d’éléments sacrés se produit vers la zone profane, notamment dans le sens de la sacralisation de la poésie, du sacre de l’écrivain dont s’occupe Paul Bénichou dans ses contributions 1 , mais aussi du nouveau prophétisme du poète romantique, mage et tribun du peuple, guidant la nation vers le progrès. Tout en opérant la critique de la pensée religieuse, la poésie s’est opposée au christianisme auquel elle s’est rapportée et par rapport auquel elle s’est définie même. Face au christianisme, le poème lyrique reprend à son compte certains matériaux culturels qui lui permettent de réaffirmer le sens du divin et de l’élévation. Le poète, homme d’imagination est le seul à avoir la capacité de ressentir pleinement et devient lieu névralgique de la rencontre des intentions divines et des cheminements humains. Être élu, inspiré, il réclame et assume sa part de sacré, ce qui renvoie à sa double nature : humaine et divine. Comme intermédiaire entre le divin et l’humain, le poète

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