AGAPES FRANCOPHONES 2017
Orlane GLISES DE LA RIVIERE Université de Strasbourg, France _____________________________________________________________ 110 Pourtant, ces valeurs ne parviennent pas à être verbalisées par Winston, et c’est peut-être pour cela qu’elles n’aboutissent pas totalement. Ce dernier y croit avec une ferveur désespérée, mais il lui est impossible d’en expliquer l’origine : « Je ne sais pas. Ça m’est égal. D’une façon ou d’une autre, la vie vous vaincra. » ( 1984 , 355) ou encore : — Je le crois. Je sais que vous tomberez. Il y a quelque chose dans l’univers, je ne sais quoi, un esprit, un principe, que vous n’abattrez jamais. — Croyez-vous en Dieu, Winston ? — Non. — Alors quel est ce principe qui nous vaincra ? — Je ne sais. L’esprit de l’homme. (Orwell 2013, 356) Ces phrases sont sans doute le seul véritable message d’espoir du roman, bien qu’elles restent parfois inabouties. Si Winston dit ne pas croire en Dieu, son discours n’en est pas moins porteur de foi et est à l’opposé du cartésianisme réaliste d’O’Brien. Derrière son ignorance, il y a une langue de croyance, qui n’est plus celle tournée vers Big Brother mais vers une confiance en l’homme. Or, il serait même plus judicieux de parler de foi en l’humanité puisque la parole hérétique est nimbée d’irrationalité. De ce fait, si la parole inquisitoriale s’adresse au divin, c’est de l’humanité que le salut pourrait venir, point qui sera développé par la suite. De ce fait, le discours totalitaire a comme moteur une haine de l’humanité, puisque le Grand Inquisiteur prétend l’aimer non pour ce qu’elle est mais pour ce qu’il veut qu’elle soit. En revanche, la parole hérétique revalorise l’humanité pour ce qu’elle a été et ce qu’elle peut encore être. Cette différence est soulignée dès la première page de 2084 en guise d’épigraphe : « La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n’est plus fort qu’elle pour faire détester l’humanité. » L’épigraphe peut être interprétée de deux manières différentes : soit la religion a fait naître une nouvelle humanité détestable par les guerres qu’elle a engendrées, soit parce qu’il s’agit d’adorer uniquement ce qui est parfait jusqu’à délaisser l’humanité qui est par nature imparfaite. Ainsi, il existe différents types de silences au sein d’œuvres dystopiques, mais chacun d’eux reflètent une présence. Si le silence est d’abord issu d’une perte de mots, il fait naître d’autres types de langages. Lorsque le discours pervertit les mots, les silences restent intacts. Ils marquent ainsi une rupture entre l’oppresseur et l’oppressé, qui marque sa résistance. La seule parole libre réside dès lors dans l’indicible. C’est un silence empreint de mystère face à la logique du discours qui lui fait face mais également un silence martyr. Cependant, au-delà de la résistance, il n’y a pas nécessairement une résignation. Il arrive que le silence se brise afin de laisser place à un langage plus humain. Le logos inquisitorial fait face à l’ ethos : la logique rhétorique peut parfois laisser place à une parole de croyance non pas envers Dieu mais envers l’humanité. Bien que celle-ci soit parfois incomplète, et disparate, elle se complète justement par l’éloquence du silence. Car si avant et après le monde, il y aura toujours le monde, avant et après la parole règnera toujours le silence.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=