AGAPES FRANCOPHONES 2017

Une résistance silencieuse _____________________________________________________________ 109 L’individualité et la personnalité dont émane la parole renforce son pouvoir : elle n‘est plus anonyme mais faite homme, elle est en quelque sorte réincarnée. Elle est exprimée par conviction et non dans le seul but d’être convaincante. Ainsi, le Grand Inquisiteur communique tandis que l’accusé s’exprime, et c’est par cette expression que peut naître une parole vraie. Or, la parole hérétique se distingue par la place qu’elle laisse à la subjectivité. Celle-ci permet de critiquer un discours raisonné en mettant en lumière sa part de déraison. Ce faisant, l’accusé ne lui expose pas un discours rhétorique et théorique, mais au contraire une phrase courte qui annule d’elle-même toute la construction dialectique du Grand Inquisiteur. La phrase que Roubachof assène à Ivanof lorsque celui-ci justifie l’assassinat de Bogrof en est caractéristique : « Tu ne l’as pas entendu gémir. » (Koestler 2005, 162) Ce gémissement justifie à lui seul le point de vue de Roubachof et se suffit à lui-même, non plus cette fois par l’ ethos mais le pathos. Le pathos réside dans l’utilisation de l’émotion pour convaincre l’interlocuteur selon Aristote. En ce sens, elle complète, et dans ce contexte s’oppose, au logos dont use le Grand Inquisiteur, qui est principalement basé sur l’argumentation. Il est d’ailleurs à souligner que l’unique parole de Bogrof est un gémissement ; elle se situe hors du langage pour le réduire à sa seule souffrance. Cela renvoie non seulement à la souffrance christique, comme cela a été développé, mais également d’un point de vue linguistique à une mutation du langage qui se caractérise par sa brièveté, voire par son animalisation avant son annihilation totale par la mort. Le dialogue entre Winston et O’Brien est également caractéristique de l’absence de long discours. C’est finalement auprès d’O’Brien qu’il parvient à exprimer ce qu’il pense réellement et ainsi imposer son propre langage en accord avec des valeurs humanistes. Si ces valeurs se sont cristallisées autour du personnage de Bogrof chez Koestler, c’est Julia qui les représente dans 1984 : « Je n’ai pas trahi Julia. » (Orwell 2013, 360) Cette dernière représente la part de la majorité silencieuse que constitue la société : elle est en ce sens la plus humaine puisqu’elle ne cherche qu’à vivre. Ce n’est plus sa parole qui est porteuse de révolte mais sa manière toute entière d’exister qui a pour but de survivre au Parti sans se faire remarquer. Si petit à petit Winston semble avoir pris conscience de sa situation, il aboutit finalement à un sentiment de révolte. Julia est plus fataliste mais également plus apte à la survie. Elle était, par certains côtés, beaucoup plus fine que Winston et beaucoup moins perméable à la propagande du Parti. […] Elle le surprit en disant avec désinvolture qu’à son avis il n’y avait pas de guerre. […] Elle était souvent prête à accepter le mythe officiel, simplement parce que la différence entre la vérité et le mensonge ne lui semblait pas importante. (Orwell 2013, 205-206) Ainsi, Julia pense avant tout à elle tandis que Winston place sa survie après son désir de connaître la vérité. Cela fait de lui un individu plus dangereux puisque sa parole a pour but de renverser le système. Julia n’a, a priori, pas cette prétention même si elle va finir par le suivre. Cependant, son insouciance est moins perceptible que l’indignation de Winston mais remet tout autant en cause le fonctionnement du système basé sur la vénération de Big Brother. Dans les deux cas, les personnages portent en eux les idéaux d’un monde ancien en contradiction avec le monde auquel ils appartiennent.

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