AGAPES FRANCOPHONES 2017

Orlane GLISES DE LA RIVIERE Université de Strasbourg, France _____________________________________________________________ 108 1994, 151) Ce tambour qui s’amplifie semble être le prolongement du tapotement entre les murs des prisonniers, comme si le son contre les parois accompagnaient jusqu’au bout les prisonniers. Cet accompagnement vers un sacrifice quasi christique se clôt une fois de plus par l’appel de Bogrof, juste après avoir prononcé le nom de Roubachof : « Puis, comme en réponse à un signal, le silence se fit. » (Koestler 1994, 153). Le titre de Koestler, Dialogue avec la mort , est finalement parfaitement représentatif : le silence de la mort et les paroles des vivants semblent indubitablement liés. De même, l’excès de langage du Grand Inquisiteur ne peut laisser place qu’à l’absence de Dieu dès lors que les mots sont falsifiés par un dogme. Du silence à la révolte Si le silence de l’accusé fait vaciller les certitudes du discours totalitaire, ses paroles n’en sont pas moins porteuses de doutes. Elles laissent entrevoir d’autres possibilités et par là-même offrent une ouverture sur un monde nouveau. En ce sens, s’il y a un effet de mimétisme entre bourreau et accusé comme cela a été démontré en première partie de ce chapitre, il y a également un mimétisme au sein des discours. C’est en cela que celui de l’accusé est dangereux car, sans s’y opposer totalement, la parole hérétique prolonge celle du Grand Inquisiteur en la critiquant. Plus précisément, son opposition réside dans les contradictions qu’elle soulève tandis que le discours totalitaire se veut totalement lisse et logique. La parole hérétique est liée à l’ ethos : « Ethos parce que l’orateur émeut ou convainc plus par son caractère […], ses vertus, son exemplarité et son autorité que par bien des arguments. Et même ce qui plait dépend plus, parfois, de celui qui le dit que de ce qu’il dit. » (Meyer 2016, 47) Le discours inquisitorial est plus ciselé et atteint une forme de perfection dialectique qui sera analysée en seconde partie, mais fait uniquement écho au dogme du Parti auquel il appartient et dont il ne peut se détacher. Ivanof souligne cette différence dès le début de l’entretien : « Tu viens à plusieurs reprises de dire « vous » et « vous autres » […] par opposition à « je » - c’est-à- dire Nicolai Salmanovitch Roubachof. » (Koestler 2005, 90) C’est exactement ce que recèle le crime de la pensée chez Orwell : « Le crime de la pensée n’entraîne pas la mort. Le crime de la pensée est la mort » (Orwell 2013, 43). La pensée est l’unique chose que possède tout un chacun : en la considérant comme un crime, on dépossède l’individu de sa parole et de son individualité. Or, si la parole hérétique est jugée aussi dangereuse, c’est avant tout parce que chaque personnage parle en son nom contrairement au discours inquisitorial. De ce fait, il n’est pas seulement résistant mais également révolté dès lors qu’il parvient à s’exprimer. Ce faisant, son pouvoir est immense, car c’est comme si l’ensemble du peuple asservi s’exprimait d’une seule et même voix à travers la parole d’un seul homme révolté, comme l’explique Vaclav Havel : Il est manifeste qu’un seul homme en apparence désarmé mais qui ose crier tout haut une parole véridique, qui soutient cette parole de toute sa personne et de toute sa vie, et qui est prêt à le payer très cher, détient, aussi étonnant que cela puisse paraître et bien qu’il soit formellement sans droits, un plus grand pouvoir que celui dont disposent dans d’autres conditions des milliers d’électeurs anonymes.(Havel 1989, 238-247)

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