AGAPES FRANCOPHONES 2017
Une résistance silencieuse _____________________________________________________________ 107 Dostoïevski : ce n’est pas de la résignation mais une opposition qui se situe au- delà des mots : « Tu me regardes avec douceur et Tu ne me fais pas l’honneur de ton indignation? » (Dostoïevski 2010, 288).La violence du discours s’oppose à la douceur du silence. Le Grand Inquisiteur cherche une réponse qui réside dans une forme de mystère indicible. Dans le Septième Sceau d’Ingmar Bergman, le chevalier recherche Dieu à travers le regard de la sorcière. Pourtant, il ne perçoit que le néant, ce qui rejoint l’idée d’un Dieu définitivement silencieux. Briser le silence remet en cause les certitudes tandis que le maintenir laisse place aux doutes. Cela rappelle également le dernier film de Martin Scorsese Silence qui est entièrement bâti sur le silence de Dieu à travers le regard de deux jésuites. Le langage de Grand Inquisiteur fabrique les certitudes et, comme l’explique Etienne Barilier : « on ne persécute jamais au nom du silence, toujours au nom du dogme. Et si l’on équarrit des mortels au nom du dogme, c’est que, sous son tranchant, l’on a d’abord équarri Dieu » (Barilier 1981, 36). Ce n’est pas un hasard si le discours du Grand Inquisiteur est un monologue : le verbe utilisé construit un monde qui est totalement opposé à celui du Christ. Son silence échappe à une parole de toute manière dévoyée. Les mots du Grand Inquisiteur tentent d’échapper à un trop plein symbolisé par le silence, seule preuve de l’existence de Dieu. Mais si la Bible sait identifier l’infini cosmique avec le silence, elle sait aussi que cet infini n’est que la voile d’un autre Infini, celui du Créateur , dont la Parole, certes, perce à travers les immensités pour atteindre l’homme, mais dont l’Etre intime ne peut s’identifier, lui aussi, à la limite, qu’avec le Silence. (Neher 1970, 14) Ce silence n’atteint pourtant pas le discours inquisitorial qui, finalement, se caractérise par son autotélisme. En d’autres termes, le Grand Inquisiteur s’adresse moins à Dieu qu’à lui-même. Paradoxalement, son discours représente le vide face à la plénitude silencieuse du Christ. Pourtant, cette souffrance divine laisse place à un tout autre silence, celui qui succède, ou précède, la mort. Il est perçu lors de l’exécution d’un des camarades de Roubachof, Bogrof : « Le silence extérieur était si épais qu’il l’entendait bourdonner à ses oreilles » (Koestler 2005, 145). Il représente tous ceux qui sont morts avant lui et s’intensifie à chaque exécution. C’est un silence sacrificiel issu de l’expérience d’Arthur Koestler qu’il retrace dans Dialogue avec la mort et précède le bruit presque rituel de la prison avant une exécution : Notre ouïe devenait prodigieusement fine. Nous entendions tout. […] Puis, à minuit ou une heure, nous entendions le bruit strident de la sonnette de nuit. C’était le prêtre et le peloton d’exécution. […] Alors commençaient l’ouverture des portes, le tintement de la clochette du sanctus, la prière du prêtre, les appels au secours et les Madre. (Koestler 1994, 918) Dans le roman, la solennité augmente avec l’imitation des tambours contre les portes par les prisonniers : « les hommes enfermés dans les cellules 380 à 402, formant la chaîne acoustique et debout derrière leurs portes comme une garde d’honneur dans les ténèbres, imitaient à s’y méprendre le roulement étouffé et solennel des tambours, apporté d’assez loin par le vent. » (Koestler
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