AGAPES FRANCOPHONES 2017

Orlane GLISES DE LA RIVIERE Université de Strasbourg, France _____________________________________________________________ 106 (Huxley 2013, 59) Il y a ainsi une similitude dans l’endoctrinement, le capitalisme étant élevé au rang d’une religion. Le slogan procure du plaisir et permet ainsi d’en conserver une image positive et bienfaisante, qui n’est pas sans rappeler les méthodes publicitaires afin de pousser à la consommation. Claude Hagège dira que « Tous ces procédés renforcent l’onde sonore, dont le souvenir risque toujours, s’il n’est pas aidé, de s’évanouir à mesure même de sa progression. » (Hagège 2017, 34) Il s’agit d’ancrer les slogans dans les mémoires afin de les perpétuer jusqu’à ce qu’ils fassent partie intégrante de chaque individu. La parole est remplacée par un bavardage, un bruit de fond, qui empêche toute place au silence, soit à une forme de réflexion sur le sens de ce qui est proféré. Pourtant, le silence préexiste au langage, comme une vérité qui ne peut se faire entendre au sein d’un discours. Une résistance indicible Car c’est bien dans le silence que se situe, peut-être, une forme de vérité. Dans de telles conditions, face à un discours propagandiste et totalitaire, il serait l’ultime acte de résistance. Il ne s’agit plus d’un silence résultant d’une perte de mots, mais d’un autre langage qui se situe au sein de l’indicible. Le personnage de Roubachof représente une forme de résistance au sein du roman Le Zéro et l’infini . « Mourez en silence » (Koestler 2005, 136) sont les seuls mots d’ordre qu’il recevra de l’extérieur de sa prison : ce silence est l’unique manière de faire entendre son opposition. Le briser revient à avouer et les paroles proférées font écho au dogme qui les a engendrées. Ce n’est pas pour autant que Roubachof ne communique pas. En effet, les moyens de communication entre les détenus ne font usage d’aucune parole mais uniquement par un tapotement contre les murs voisins. Ainsi, le voisin de Roubachof, le n° 406, tape sans discontinuer contre le mur de sa cellule : « BEDOUT LES DAMNES DE LA TERRE » (Koestler 2005, 131). Ces mots sont le début du chant de l’Internationale, chantée par les révolutionnaires. Le fait que les deux lettres du mot « debout » soient interverties montre peut-être le vacillement de l’idéologie : le chant porteur de liberté s’est transformé en oppression et n’a plus rien à voir avec ses idéaux d’origine. Désormais, les hommes ne se tiennent plus debout mais ploient sous l’aliénation qu’ils ont eux-mêmes construite. Cependant, ce tapotement silencieux reste leur seul moyen de résistance, autrement complètement oppressée par le pouvoir en place. Paradoxalement, c’est dans la prison qu’il existe le plus de liberté d’expression, puisqu’au dehors règne un langage falsifié par la propagande, d’autant plus falsifié qu’il est appauvri. Or, le fascisme selon Roland Barthes n’est pas d’empêcher de dire mais au contraire d’obliger à dire. Lorsque Roubachof dialogue avec Ivanof ou Gletkin, il se retrouve pris au piège par leur logique ; le silence, en revanche, permet l’irrationnel qui se situe hors du langage. Le langage hérétique n’est pas seulement en opposition par les idées qu’elle représente mais par son indicibilité car elle se situe hors de toute logique. Plus exactement, elle a sa propre logique interne qui n’obéit pas au discours rationnel de la politique qui lui fait face. Pourtant, ce silence est loin d’être une absence, comme l’explique Lacan : « L’Autre donne son silence à entendre tout autant que sa voix, ils seront la marque d’une présence réelle. » Cette présence silencieuse permet justement de se faire entendre. Le silence de Roubachof peut être comparé au silence Christique chez

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