AGAPES FRANCOPHONES 2017
Une résistance silencieuse _____________________________________________________________ 105 l’absence total de langage : une régression qui se confond avec une vision apocalyptique d’un monde en phase de disparition. Si d’aucuns avaient pensé qu’avec le temps et le mûrissement des civilisations les langues s’allongeraient, gagneraient en signification et en syllabes, voilà tout le contraire : elles avaient raccourci, rapetissé, s’étaient réduites à des collections d’onomatopées et d’exclamations, au demeurant peu fournies, qui sonnaient comme cris et râles primitifs, ce qui ne permettait aucunement de développer des pensées complexes et d’accéder par ce chemin à des univers supérieurs. A la fin des fins règneraient le silence et il pèsera lourd, il portera tout le poids des choses disparues depuis le début du monde et celui encore plus lourd des choses qui n’auront pas vues le jour faute de mots sensés pour les nommer. (Sansal 2015, 103) L’individu revient à ses origines, comme un éternel retour qui le confine dans un silence mortifère. Mais ce sera non pas un silence reflétant l’absence, mais la présence de l’inaccomplissement du langage réduit au néant. L’individu, réduit à l’impossibilité de communiquer, perd alors son humanité, réduit à une présence silencieuse, sans nom pour la décrire. À l’inverse, cette absence de communication entre les êtres est remplacée par une autre forme de langage, celle de la machine. Lorsque Winston, dans 1984 , est arrêté, c’est une voix à travers un interphone qui impose le silence entre lui et Ampleforth, un compagnon de cellule : « un glapissement du télécran leur ordonna de rester silencieux » (Orwell 2013, 308). Il semble que les voix issues de la machine s’opposent avec celles purement humaines, réduites au silence. Elles reflètent la mécanisation de la société totalitaire de 1984 et prouvent le peu de poids que peut avoir le langage humain. Il est d’ailleurs possible de faire le parallèle avec notre société actuelle : slogans, publicités, écrans… tout vise à fuir le silence mais au détriment du langage humain. Le roman d’Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, dénonce ce bruit constant qui n’a d’autre but que de conditionner l’esprit humain. Orginet-Porginet , chanta-t-elle tandis que les tam-tams continuaient à marteler leur tambourinement fébrile. […] Les danseurs reprirent le refrain liturgique : Orginet-Porginet, Ford, Flonflons et folies que filles à baiser… » Et, tandis qu’ils chantaient, les lumières se mirent à baisser lentement, à baisser, et en même temps à devenir plus chaudes, plus ardentes, plus rouges. (Huxley 1977, 104) La chanson est marquée d’assonances et d’allitérations qui permettent à la fois de rythmer et de mieux se graver dans la mémoire. Il est possible de voir une forme de rituel au sein même de la répétition qui ôte aux paroles tout leur sens pour ne conserver que son caractère entêtant dont il ne reste plus qu’à suivre le refrain. Le terme « liturgique » souligne son caractère quasi sacré, donc également apparenté au dogme, même s’il est véhiculé par le jeu et l’amusement. Aldous Huxley place cette publicité au rang de « symbole » lorsqu’il revient sur Le Meilleur des mondes : « Un autre symbole démesurément fascinant, c’est la publicité chantée ; elle est d’invention récente, mais la théologie et la dévotion ainsi traitées – l’hymne et le psaume – remontent aux origines de la religion. »
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