AGAPES FRANCOPHONES 2017

Orlane GLISES DE LA RIVIERE Université de Strasbourg, France _____________________________________________________________ 104 laisse de place qu’à lui-même. Enfin, nous verrons que le silence permet de laisser place à une autre forme de révolte. Silence : perte de mots En théorie, le silence permet à l’interlocuteur de prendre la parole : « La distribution des silences dans le discours peut alors donner lieu à des stratégies de négociation ou de déjouement, et le silence prévisible se voir décaler de telle sorte que le locuteur prolonge sa mainmise sur la parole. » (Barbet et Honoré, 03/2013, n°103) Mais ce n’est pas le cas pour le discours totalitaire qui ne laisse aucune chance à son interlocuteur. En effet, depuis la politique athénienne « le pauvre accédait à la dignité politique, car il avait prise directe sur le pouvoir par la parole » (Koninck 1995, 45). Ainsi, la répression de la parole ôte toute dignité à l’être humain. La possibilité de s’exprimer constitue l’identité d’un homme, mais sa répression l’amoindrit jusqu’à lui faire perdre son humanité : « il n’est guère de pire misère pour un être humain que de se voir réduit au silence forcé, comme on l’est dans les camps de concentration, ou comme peuvent l’être les jeunes enfants ». (Koninck 1995, 45) Le parallèle de Thomas de Koninck peut paraître excessif mais il permet de montrer que la liberté d’expression renvoie tour à tour au sens de la responsabilité et à la capacité de prendre une décision. Elle laisse la possibilité de choisir et donc, de faire preuve de libre-arbitre. Cela se rapproche de la philosophie de Heidegger qui déclare que le langage est la maison de l’Etre. Dépourvu de mots, l’individu est dépourvu de son identité mais également des valeurs qui ne peuvent exister s’il est impossible de les nommer. Orwell décrit cette destruction de la langue grâce à la novlangue : celle-ci ne permet plus l’idée même d’une révolte puisque son concept est anéanti et oublié avec le mot lui-même : « À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. » (Orwell 2013, 74) Or, pour Orwell, la décadence des mots va de pair avec la décadence de la liberté et la montée du fascisme comme le rappelle Simon Leys : Orwell avait une passion pour la pureté de la prose. […] Si la prose se dégrade, la pensée se dégrade et toutes les formes de communication les plus délicates se trouvent rompues. La liberté, disait-il, est liée à la pluralité du langage, et les bureaucrates qui veulent détruire la liberté ont tous tendance à mal écrire et à mal parler. (Leys 2014, 73) L’écrivain fuit tout ce qui se rapproche de l’absence de nuances dans le langage. De ce fait, moins il y a de mots, moins les mots sont eux-mêmes porteurs de sens. Or, si la valeur des mots est à ce point amoindrie, le silence n’en est que plus absurde. Cette situation est décrite au sein du roman de Ferenc Karinthy, Epépé , dans lequel un linguiste est enfermé dans un pays inconnu, sans aucune possibilité d’en sortir, faute de pouvoir communiquer avec ses semblables. Le roman fait référence à une forme de totalitarisme langagier dans lequel le protagoniste ne peut réchapper, un peu à la manière de Joseph K dans Le Procès . C’est une idée que reprend Boualem Sansal dans son roman 2084 : pour domestiquer l’homme, il faut lui ôter le langage, il devient alors totalement vulnérable. Il même plus loin qu’Orwell en dépeignant un monde qui va jusqu’à

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