AGAPES FRANCOPHONES 2017

Beckett à la recherche du silence, de L’Innommable à Fin de partie _____________________________________________________________ 235 et même, pour Hamm, d’envisager l’avenir de Clov, dans la solitude et le vide : Un jour tu seras aveugle. Comme moi. Tu seras assis quelque part, petit plein perdu dans le vide, pour toujours, dans le noir. […] L’infini du vide sera autour de toi […] Oui, un jour tu sauras ce que c’est, tu seras comme moi, sauf que toi tu n’auras personne et qu’il n’y aura plus personne de qui avoir pitié. (53-54) Ces quatre personnages, physiquement très diminués (aveugle, paralytique, cul-de-jatte), sont encore vivants, malgré tout, dans cette solitude désertée, et cela, par leur parole, leur faculté de jouer avec les mots et de parler pour ne rien dire, ou dire le rien. Et même, se faire écho, l’un l’autre, en des répliques identiques, variations sur un thème : Pourquoi cette comédie, tous les jours ? (Nell, 29 ; Clov, 49) Toute la vie les mêmes questions, les mêmes réponses. (Clov, 19) J’aime les vieilles questions. ( Avec élan. ) Ah les vieilles questions, les vieilles réponses, il n’y a que ça ! (Hamm, 55-56) Toute la vie les mêmes inepties. (Clov, 64) Seul élément de vie dans ce « refuge », la parole devient peut-être la grande gagnante de cette fin de partie. Dans son ultime monologue, qu’entend peut-être encore Clov en costume de voyage, immobile près de la porte, les yeux fixés sur lui, Hamm interpelle d’abord, sur un « ton de narrateur », un interlocuteur fictif, un vous qui ne répond pas, l’homme de son histoire enfin « close » (111). Puis il revient à la réalité (« ton normal ») et appelle son père : seul le silence lui répond. Ce qui ne l’empêche pas de poursuivre, en se rassurant peut-être : « On arrive » (112) : mais qui est ce on ? l’expression d’un petit espoir encore de ne pas être seul ? plus sûrement, un on qui n’est, là aussi, qu’un mot ! Enfin, il appelle Clov, qui ne répond plus. L’autre n’est désormais qu’une instance fictive, une création de sa parole. C’est bienfini ! Et Hamm le souligne : « N’en parlons plus… Ne parlons plus », ne pouvant toujours pas se résoudre à se taire. Alors, tenant « à bout de bras le mouchoir ouvert devant lui », il l’apostrophe : « Vieux linge ! ( Un temps ) Toi — je te garde », revenant, dans sa dernière réplique, à son premier allocutaire. Sa parole résonne dans le silence, il n’y a plus personne pour lui « donner la réplique ». Mais il persiste à parler, en bon acteur, « puisque ça se joue comme ça ». Être, c’est bien parler, mais parler à autrui, et quand « il n’y a personne d’autre », il reste à se taire. La « partie » est jouée - jusqu’au lendemain ! Après ses quelques mots, le silence se fait ( Un temps ),avant qu’il n’« approche le mouchoir de son visage » et que tombe le rideau. Conclusion Peu après, en 1959, le silence devient un personnage à part entière, dans la pièce radiophonique Cendres, où un promeneur solitaire invoque les ombres pour lui tenir compagnie. Et, sur scène, on verra les personnages disparaître. Pas moi (1975), pièce en un acte, présente, sur une scène obscure, Bouche et Auditeur (incarnant les deux fonctions de la communication) : la première surgit de l’obscurité, à trois mètres au-dessus du niveau de la scène ; le second, absolument silencieux, est debout vers l’avant-scène, immobile, sauf « quatre gestes brefs », « l’attention braquée en diagonale sur Bouche à travers la scène »

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