AGAPES FRANCOPHONES 2017
Mireille RUPPLI Université de Reims Champagne Ardenne, France _____________________________________________________________ 234 Zéro ( il regarde)… zéro ( il regarde )… et zéro ( Il baisse la lunette, se tourne vers Hamm. ) Alors ? Rassuré ? Hamm. — Rien ne bouge. Tout est… Clov. — Zér — Hamm ( avec violence ). — Je ne te parle pas ! ( Voix normale. ) Tout est… tout est… tout est quoi ? ( Avec violence. ) Tout est quoi ? Clov. — Ce que tout est ? En un mot ? C’est ça que tu veux savoir ? Une seconde. ( Il braque la lunette sur le dehors, regarde, baisse la lunette, se tourne vers Hamm. ) Mortibus. ( Un temps. ) Alors ? Content ? Hamm. — Regarde la mer. Clov. — C’est pareil. Hamm. — Regarde l’Océan ! (45-46) Contre ce silence, et avec lui, les personnages déploient tous les ressorts du dialogue, en une parole souvent déroutante, déréglée, qui dénonce certes un langage déficient mais, surtout, exhibe la fonction phatique du langage, la nécessité de garder le contact, comme l’exige, aussi, toute communication théâtrale. Il s’agit de parler, même si « ça ne veut rien dire » (Nagg), de « [se] donner la réplique », au risque même de « signifier quelque chose » (49). Alors on peut avoir l’illusion que « ça avance », voire que « ça va finir ». L’énonciation devient plus importante que l’énoncé. Il ne s’agit pas tant de nommer les êtres et les choses, qui ont, au fur et à mesure, disparu de ce « refuge » où végètent encore nos quatre personnages, que de dire , puisqu’on ne peut se taire. Parler contre le silence 20 constitue le rapport fondamental entre Hamm et Clov et, comme en écho, entre Nagg et Nell. Et cette parole trouée de silences, permet, du coup, au rien de se dire, devient le plus sûr moyen de faire entendre le silence, puisquemême « les mots qui restent », nous dit Clov, « ne savent rien dire » (108-9); ou encore : « J’emploie les mots que tu m’as appris. S’ils ne veulent plus rien dire apprends-m’en d’autres. Ou laisse-moi me taire. » (62) Qu’importe, donc, ce qui est dit quand l’essentiel est de meubler le silence de sa parole 21 pour continuer d’être, en parlant à l’autre. La langue de Fin de partie ,toujours menacée par le silence, permet encore de s’évader dans l’imaginaire, d’« avancer son histoire » (celle de l’homme et du petit, pour Hamm), ou de s’en raconter (comme celle du tailleur, entre Nagg et Nell), dans ce présent hors-temps ; ou encore de rêver à un monde de silence, comme le font, chacun son tour, Clov puis Hamm : J’aime l’ordre. C’est mon rêve. Un monde où tout serait silencieux et immobile et chaque chose à sa place dernière, sous la dernière poussière. (Cl. 78) Je serai là, dans le vieux refuge, seul contre le silence et ( il hésite )… l’inertie. (H. 92) 20 Cf. Hamm : « Puis parler, vite, des mots […] et parler ensemble, dans la nuit. » (92-93) 21 Voir aussi ( TPR, 125-6) : « Tant que les mots viendront, il n’y aura rien de changé, voilà les vieux mots lâchés encore. Parler, il n’y a que ça, parler, s’en vider, ci comme toujours, que ça. Mais ils tarissent, c’est vrai, ça change tout, ils viennent mal, mauvais, mauvais. Ou c’est la crainte d’en arriver aux derniers, d’avoir dit son compte, avant la fin, non, car ce sera là la fin, la fin du compte, pas sûr. »
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