AGAPES FRANCOPHONES 2017
Beckett à la recherche du silence, de L’Innommable à Fin de partie _____________________________________________________________ 233 paysage désolé, distraits un moment par le passage de Pozzo et Lucky, dans leur attente de celui qui ne viendra pas. En 1957, on rencontrera un nouveau tandem, Hamm et Clov, doublé, là- aussi d’un autre (les vieux géniteurs de Hamm, Nagg et Nell dans leurs poubelles), pour une Fin de partie. Le titre même de la pièce nous installe dans un moment de clôture ; il n’est d’emblée plus question d’attendre qui que ce soit, seulement de meubler encore, le temps d’une représentation, ce présent étale d’une action qui correspond exactement à la durée de la pièce, dans un réalisme temporel donnant toute sa place au présent, un présent en arrêt puisque « hier », « il y a longtemps », « demain » sont devenus des mots sans signification : « Quelle heure est-il ? ‒ La même que d’habitude » ( FP , 18) ; puisque les personnages eux-mêmes se situent dans le zéro, le vide, le néant ou le rien : Je te préviens. Je vais regarder cette dégoûtation puisque tu l’ordonnes. Mais c’est bien la dernière fois. ( Il braque la lunette. ) Rien… rien… bien… très bien… rien… parf ‒ ( Il sursaute, baisse la lunette, l’examine, la braque à nouveau. Un temps. ) Aïeaïeaie ! (Clov, 102) Hamm et Clov réalisent ainsi, sur scène, comme Estragon et Vladimir, selon les termes d’Alain Robbe-Grillet (1963, 103) : « cette fonction majeure de la représentation théâtrale : montrer en quoi consiste le fait d’être là […] Ils sont là. […] Ils doivent inventer. Ils sont libres. […] seuls en scène, debout, inutiles, sans avenir ni passé, irrémédiablement présents. » Dès le lever du rideau, le spectateur est plongé dans un silence gris, face à une scène immobile, dans une forme de non vie (précisée par les didascalies) : « intérieur sans meubles », « lumière grisâtre », « deux petites fenêtres haut perchées », aux rideaux fermés ; « accroché au mur, un tableau retourné », et « recouvertes d’un vieux drap, deux poubelles ». Au centre de cette pièce sombre, les deux protagonistes sont figés dans le silence : Hamm, est « recouvert d’un vieux drap, assis dans un fauteuil à roulettes » ; à ses côtés, Clov « le regarde », « immobile ». Puis il finit par s’agiter, allant et venant, avec son escabeau, d’une fenêtre à l’autre, d’où on ne voit pareillement rien ‒ paysage de néant et de silence, à l’extérieur aussi : « Dehors, c’est la mort », dira Hamm ‒ puis vers les poubelles, avant de revenir vers Hamm, toujours en silence, avec un « rire bref » de temps à autre. Ses premiers mots, dits d’une « voix blanche », « regard fixe », donnent le ton (15) : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. » Il sort dans la cuisine et revient. Un temps se passe, avant que Hamm à son tour ne prenne la parole : « À ‒ ( bâillements ) ‒ à moi. ( Un temps. ) De jouer. » — en acteur qu’il est, d’abord ! Alors s’engage le dialogue, à deux, à quatre, et quelques monologues, variations de la parole, contre le silence, avec le silence. Le silence ne cesse d’habiter leurs échanges, comme le signalent les très nombreuses didascalies « Un temps » et les points de suspension, qui viennent interrompre la parole, et même un mot, laissent des questions sans réponse, marquent des respirations, signalent ou créent des tensions, font progresser l’échange, dans la recherche du mot juste : Clov. — [...] Alors ? On ne rit pas ? Hamm ( ayant réfléchi ). — Moi non. Clov ( ayant réfléchi ). — Moi non plus. ( Il monte sur l’escabeau, braque la lunette sur le dehors. ) Voyons voir… ( il regarde, en promenant la lunette. )
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