AGAPES FRANCOPHONES 2017
Mireille RUPPLI Université de Reims Champagne Ardenne, France _____________________________________________________________ 232 Et la parole - « Cette voix qui parle […] peut-être trop vieille et trop humiliée pour pouvoir jamais dire enfin les mots qui la fassent cesser, […] attentive au silence qu’elle rompt » (34) ‒ devient murmure, répétitions et variations, dans un flux incessant de longues phrases rythmées. Les mots manquent à dire, semblent toujours inexacts, rompent sans cesse le silence (qu’ils disent aussi), se contredisent, dans l’antonymie, le paradoxe, ou encore l’équivalence : « je n’ai pas bougé, j’ai écouté, j’ai dû parler, pourquoi vouloir que non, après tout, je ne veux rien, je dis ce que j’entends, j’entends ce que je dis, je ne sais pas, l’un ou l’autre, ou les deux, ça fait trois possibilités. » (210) La parole déborde, s’effondre, s’épuise et repart, se multipliant aussi dans ces différentes voix auxquelles le narrateur délègue sa parole, les personnages Mahood et Worm, qui peu ou prou le représentent, étant ce je qui, à son tour, peut devenir aussi bien il, on ou quelqu’un, voire pas moi. Cependant, « C’est de moi maintenant que je dois parler, fût-ce avec leur langage, ce sera un commencement, un pas vers le silence, vers la fin de la folie, celle d’avoir à parler et de ne le pouvoir » (62). L’impossibilité d’atteindre au silence, qui pourrait être « repos » ou « paix », nous dit le narrateur, ne cesse d’habiter la parole, de trouer les mots. Il n’y a pas moins d’une centaine d’occurrences du mot « silence » dans ce roman, sans compter les nombreuses variations autour de « ne pas parler » ou « se taire » :« se taire, sans avoir à redouter un silence gênant, de mort comme on dit, où passent les anges, une vraie géhenne. » (123) Car : « il faut écouter, guetter les murmures des silences d’autrefois. » (132) Et la fin du texte semble presque sombrer dans le silence, tant elle en multiplie l’expression : je serai lui, je serai le silence, je serai dans le silence [...] ce sera l’endroit, le silence, la fin [...] comment dire, ce sont des mots, je n’ai que ça, et encore, ils se font rares, la voix s’altère [...] ce sera le silence, faute de mots, plein de murmures, de cris lointains [...] il faut essayer, avec les mots qui restent (211) Mais ces mots « qui restent », et deviennent les protagonistes du roman, l’unique sujet de celui-ci, dénoncent la vacuité, l’insignifiance du langage. D’où cette tension vers l’impossible silence des dernières lignes : « ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » (211) 3. Pour une Fin de partie L’Innommable marque la fin du roman dans l’œuvre de Beckett. Mais « il faut continuer » ; et le théâtre semble alors la suite nécessaire de ce paradoxal tiraillement entre dire et se taire , le meilleur moyen de faire entendre les voix et leurs silences, ce silence qui s’immisce dans l’entre-deux des mots et des répliques des personnages, jusqu’au tomber de rideau. C’est En attendant Godot qui débutera, en 1953, ce passage au théâtre 19 , mettant en scène deux compagnons de route, Vladimir et Estragon, dans un 19 Beckett a écrit deux autres pièces : Human Wishes dans les années 1930, restée inachevée, et Eleutheria, parue en 1947, mais jamais jouée.
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