AGAPES FRANCOPHONES 2017
Les enjeux du silence dans la philosophie sartrienne : La Nausée , Qu’est-ce que la littérature ? et Mallarmé, la lucidité et sa face d’ombre , comme exemples _____________________________________________________________ 245 cadre esthétique bien déterminé. Ceci ne contredit pas la mission du poète qui doit chanter, diffuser ses idées et créer avec ses vers. Le poète ne doit donc pas négliger la parole dans ses recueils, mais le silence doit compter dans le texte poétique. D’une part, cela peut dépendre des écoles et des tendances poétiques ; d’autre part, il importe de situer chaque écrivain dans son siècle et chaque œuvre dans son contexte esthétique. Max Picard, dans son livre Le monde du silence , précise la relation entre la poésie et le silence autrement : La poésie vient du silence et à la nostalgie du silence. Comme l’homme lui- même, elle est en route d’un silence vers un autre silence. Elle est comme un vol au dessus du silence, elle tournoie au dessus de lui. [...] de même la poésie forme le pavement du silence. La grande poésie est mosaïque inertie dans le silence. Cela ne signifie pas que le silence compte plus que la parole. (Picard 1954, 112) Silence et poésie sont deux éléments intrinsèquement liés l’un à l’autre. Le premier se fond dans la seconde pour lui servir de thématique, de mode d’expression ou de signe du langage. Sartre voit en Mallarmé le poète le plus silencieux. Il condamne son langage et le conduit vers un silence glacial : « Il y a aussi le silence : ce silence de glace, l’œuvre de Mallarmé, – ou celui de M. Teste pour qui toute communication est impure. » (N 172) D’ailleurs, il classe aussi Albert Camus parmi les auteurs du silence : « La première partie de L’Étranger pourrait s’intituler, comme un livre récent, Traduit du Silence . M. Paulhan y verrait certainement un effet du terrorisme littéraire. » (Sartre 2010 , 103) Voilà l’avis de Sartre concernant les écrivains et les poètes qui ont opté pour le silence négatif. De Mallarmé à Camus, ce critique ne cesse de tourner en dérision ces créateurs du silence. Il a pris mille formes, depuis l’écriture automatique des surréalistes jusqu’au fameux « théâtre du silence » de J-J Bernard. C’est que le silence, comme dit Heidegger, est le mode authentique de la parole. Seul se tait celui qui peut parler. M. Camus parle beaucoup, dans Le Mythe de Sisyphe , il bavarde même. Et pourtant il nous confie son amour du silence. Il cite la phrase de Kierkegaard : « le plus sur des mutismes n’est pas de se taire, mais de parler », et il ajoute lui-même qu’un « homme est plus un homme par les choses qu’il tait que par les choses qu’il dit. » (Sartre 2010, 103-104) En répondant à Camus de cette façon, Sartre dénigre le choix esthétique fondé sur le principe du silence. Il montre que les auteurs qui se sont tournés vers la destruction du langage, le néant, le non-dit, ont inventé une nouvelle technique. Ils se sont inspirés des surréalistes et du théâtre du silence pour créer leur propre œuvre qui ne traite pas du langage vivant, parlant et engagé selon le sens sartrien du terme. Ici, deux exemples sont présents pour montrer qu’il est possible de s’engager dans le silence au XIX ème et aux XX ème siècles. Ceci-dit, le recours à ce principe récurrent depuis l’antiquité va aider Sartre à jeter l’anathème sur un choix esthétique camusien : « Aussi, dans L ’ Étranger a-t-il entrepris de se taire. Mais comment se taire avec des mots ? Comment rendre avec des concepts la succession impensable et désordonnée des présents ? Cette gageure implique le recours à une technique neuve. » (Sartre 2010, 104)
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