AGAPES FRANCOPHONES 2017

Bilel SALEM Institut Supérieur des Langues de Gabès, Université de Gabès, Tunisie _____________________________________________________________ 244 Les moments silencieux intégrés dans la parole sont les moments les plus parlants et les plus expressifs. C’est pour cela que Sartre insiste sur la qualité et l’importance de l’insertion de ces instants clés pour la compréhension d’un texte. Le lecteur doit discerner ces moments vides dans l’histoire: « sans doute l’auteur le guide ; mais il ne fait que le guider ; les jalons qu’il a posés sont séparés par du vide, il faut les rejoindre, il faut aller au-delà d’eux. » (QQL 52) Par ailleurs, Sartre subdivise le silence en deux catégories : le silence subjectif et le silence objectif. Le premier type est voulu par l’écrivain lui-même et il est intégré dans le texte d’une manière volontaire tandis que le second est orienté vers le lecteur et c’est lui qui doit le trouver avec l’aide de l’auteur. L’enjeu du silence dans ce contexte est relié au rôle qu’on lui attribue. L’écrivain des Mots s’explique de la sorte: Car si le silence dont je parle est bien en effet le but visé par l’auteur, [...] son silence est subjectif et antérieur au langage, c’est l’absence de mots, le silence indifférencié et vécu de l’inspiration, que la parole particularisera ensuite, au lieu que le silence produit par le lecteur est un objet. Et à l’intérieur même de cet objet il y a encore des silences : ce que l’auteur ne dit pas. (QQL 51) Il n’y a pas une seule forme de silence, il existe même des silences dans le silence. Donc, ce que l’auteur veut dire par son texte est bien compréhensible à travers le langage ; mais ce qu’il ne dit pas, comment pourrions-nous le saisir ? En suivant le vide, traduit généralement par la ponctuation – à l’exemple de La Nausée – on peut dégager les silences cachés en filigrane. Un réseau silencieux se tisse au fur et à mesure pour accorder à l’objet de l’étude des intentions bien particulières : « Il s’agit d’intensions si particulières qu’elles ne pourraient pas garder de sens en dehors de l’objet que la lecture fait paraître ; [...] C’est peu de dire qu’elles sont inexprimées : elles sont précisément l’inexprimable. (QQL 51) Entre le silence subjectif et le silence objectif, Sartre confère au lecteur une double mission. D’un côté, il lui confie le rôle de détective libre de trouver le chemin qui lui convient. D’un autre côté, il le nomme responsable de l’acte de lire. En l’occurrence, le lecteur doit être inventif de sens et productif de significations pour bien réussir sa mission. D’une œuvre silencieuse, vide et muette, le lecteur doit aboutir, grâce à son génie, à une lecture parlante, pleine et prolixe. Ceci passe nécessairement par une lecture qui déchiffre les « intentions » de l’auteur : « pour cela on ne les trouve à aucun moment défini de la lecture ; elles sont partout et nulle part [...] tout cela n’est jamais donné ; il faut que le lecteur invente tout dans un perpétuel dépassement de la chose écrite. » (QQL 52) Dans Mallarmé, la lucidité et sa face d’ombre , les enjeux du silence sont posés autrement. En effet, le rapport est très étroit entre la poésie et le silence. Ces deux concepts sont en perpétuelle harmonie. Le premier représente l’écho du second et le second trouve son essence dans le premier. Le silence s’impose donc comme un thème majeur et privilégié dans les œuvres poétiques. Ainsi, les poètes du XIX ème siècle ont-ils opté pour ce choix esthétique qui leur a permis d’accorder au mutisme d’autres aspects. Alors quelle relation existe-t-il entre la poésie et le silence ? Poésie et silence ont de tout temps étaient intimement liés. Depuis Hérodote, Aristote et Platon, la poésie épousait le silence et l’insérait dans un

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