AGAPES FRANCOPHONES 2017

Les enjeux du silence dans la philosophie sartrienne : La Nausée , Qu’est-ce que la littérature ? et Mallarmé, la lucidité et sa face d’ombre , comme exemples _____________________________________________________________ 243 début vers la fin, les appels au silence font l’écho d’une histoire, ingénieusement écrite, qui se veut lucidement silencieuse. Tous ces indices textuels nous guident vers un silence tragique : « Ce silence me parut tragique : c’était la fin, la mise à mort. [...] Je levais les yeux aussi haut que je pouvais, pour tâcher de surprendre ce qui se passait dans ce silence en face de moi. » (N 130) Après ce silence qui s’est installé dans son âme, Roquentin se sent vidé. Son « je » est silencieux, il est vide comme sa conscience. Rien ne lui reste, seul livré à lui-même, il est esseulé et solitaire. Son existence le fait souffrir. Il essaie de chercher les mots, mais en vain : « À présent, quand je dis « je », ça me semble creux. Je n’arrive plus très bien à me sentir, tellement je suis oublié. » (N 134) Donc, Roquentin est contraint au silence, à oublier tout ce qu’il devrait dire. Il est un héros phénoménologique, il voit sa conscience à travers les phénomènes naturels. Aussi , son silence devient un silence phénoménologique et toute la ville est silencieuse : « Bouville se tait. » (N 133) Voici une dernière parole silencieuse dans La Nausée : « La voix s’est tue. » (N 138) En définitive, le roman s’achève sur une note silencieuse, indécise et imprécise : de quelle voix s’agit-il en vérité ? Dans ce contexte, après la ville c’est le disque de musique que Roquentin écoutait d’habitude à côté de Madeleine qui s’éteint. Ainsi, ne s’agit-il pas d’une multitude de voix : une polyphonie silencieuse se tisse au fil des pages. Par ailleurs, nous comprendrons qu’il s’agit de trois voix confondues : celle de l’écrivain, celle de Roquentin et enfin celle du lecteur qui doit remplir les moments du silence dans le roman. Ce dernier doit parler en restant à la fois libre et engagé dans le silence même si « [c]e silence [lui] parut lourd. » (N 57) Derechef, nous avons essayé de mettre au clair quelques indices et maintes traces du silence dans La Nausée , qu’en est-il de cette thématique dans Qu’est-ce que la littérature ? et dans Mallarmé, la lucidité et sa face d’ombre . II. Silence et intertextualité chez Sartre : à propos du silence dans Qu’est-ce que la littérature ? et Mallarmé 3 Dans son essai sur la littérature, Sartre avait évoqué la problématique du silence. Dans cette étude complexe, il avait soulevé deux enjeux théoriques : la parole d’un côté et le silence d’un autre. Quelle relation ces deux concepts entretiennent-ils ? Et où se manifestent les enjeux du silence poétique chez Sartre ? Dans Qu’est-ce que la littérature ? , Sartre insiste sur la contradiction qui existe entre le silence et la parole même si ces derniers restent intimement liés. Sartre pose la problématique du sens, est-elle reliée à la parole ou au silence ? La réponse est présentée dans Qu’est-ce que la littérature ? 4 comme suit Ainsi, dès le départ, le sens n’est plus contenu dans les mots puisque c’est lui, au contraire, qui permet de comprendre la signification de chacun d’eux ; et l’objet littéraire, quoiqu’il se réalise à travers le langage, n’est jamais donné dans le langage ; il est, au contraire, par nature, silence et contestation de la parole. (246-247) 3 Sartre, Jean-Paul, Mallarmé, la lucidité et sa face d’ombre , Paris, Gallimard, Collections Arcades, 1986. 4 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (QQL), suivi du numéro de la page.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=