AGAPES FRANCOPHONES 2017

Bilel SALEM Institut Supérieur des Langues de Gabès, Université de Gabès, Tunisie _____________________________________________________________ 242 Revenant au contexte de ce passage dans le roman : un moment de folie, une pause parmi d’autres dans la trame romanesque – elles sont multiples – une réflexion. Un silence très long traduit par l’ironie. Ceci rime avec des termes définissant ce mutisme privilégié par Roquentin et imposé par Sartre. Le second exemple se présente comme un silence parlant. Par le biais de l’ironie, Sartre se replace dans son texte et ce procédé lui permet d’inciter le lecteur à réfléchir et à modifier sa manière de penser . Il prend ses distances par rapport à l’histoire racontée et fait une pause, encore un moment silencieux mais assuré par la parole : « Si j’étais sûr d’avoir du talent… [...] : « C’est Antoine Roquentin qui l’a écrit, c’était un type roux qui traînait dans les cafés. » (N 140) S’il s’agit d’un exemple extrait du début du roman pour le premier exemple, le second clôt le roman et présente la clausule de la réflexion d’un « virtuose de l’écriture intime » selon l’appellation de Jacques Deguy. D’un côté, Sartre présente son personnage comme un fou. Cette « crise de folie » l’aidera à se détacher de son existence contingente. Il vacille entre deux moments contradictoires, deux instants paradoxaux : entre silence et parole. D’un autre côté, vers la fin du roman, ils se sont tus tous les deux. En outre, Sartre remet en question sa propre existence et celle de son héros, tout en déroutant le lecteur. Il y a toujours cette tendance à l’engager dans le silence au fil des pages. En revanche, depuis le début du roman, l’écrivain des Mots se confesse et condamne son personnage à un silence absurde : celui des hommes qui passent dans « la rue des Mutilés » (N 5) ou celui des éléments qui l’encerclent dans « le chantier de la nouvelle gare. » (N 5) Ainsi, « cette palissade » et « cette lanterne », (N 9) qu’il voit à travers sa fenêtre, embellissent-elles ce silence nocturne qui épouse la lugubre ambiance de la nuit. Même quand il va dans un café, il préfère être seul : « Moi je vis seul, entièrement seul. » (N 9) Solitude et silence sont deux concepts intimement liés. Chez Sartre, ils sont contingents à son existence, mais en même temps ils sont essentiels. Encore une fois, l’ironie traduit une forme de décalage entre ce qui est dit et ce qu’on doit comprendre. L’écriture sartrienne est silencieuse mais bien parlante. Ainsi, il s’agit d’une opposition voulue et sciemment provoquée. Depuis le début du roman, il admire « ce verre de bière » (N 10) mais il préfère ne rien dire à ce propos : « Presque rien. Mais je ne peux plus expliquer ce que je vois. À personne. Voilà : je glisse tout doucement au fond de l’eau, vers la peur. » (N 10) Il privilégie le silence à la parole. Sartre contraint son personnage au silence qu’il finit par accepter. Les enjeux de l’écriture philosophique sartrienne sont visibles à travers le choix des lieux déjà cités. Il s’agit d’un enjeu qui touche à la composante spatiale quand un autre atteint la composante temporelle. Le choix d’écrire un journal intime, qui commence par une date précise mais qui s’achève par des indices flous, vagues et imprécis ; explique cette volonté de rester silencieux. Voici quelques repères chronologiques au début du roman : « dix heures et demie » (N 5) et les dates suivantes : « Lundi 29 Janvier 1932 » (N 7) « Mardi 30 Janvier » (N 8), « Jeudi matin à la bibliothèque » (N 12), « Jeudi après-midi » (N 12). Mais vers la fin du roman, l’auteur s’exprime très peu sur les indications temporelles, il devient de plus en plus silencieux : « Mercredi, mon dernier jour à Bouville » (N 127), « ce soir, à 20 H 45 » (N 128), « un quart d’heure passa » (N 130), « une heure plus tard » (N 133), « dans deux heures » (N 135), « dans une heure » (N 138), « la nuit tombe » (N 140). Il s’agit d’un aller-retour, de la fin vers le début et du

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