AGAPES FRANCOPHONES 2017
Les enjeux du silence dans la philosophie sartrienne : La Nausée , Qu’est-ce que la littérature ? et Mallarmé, la lucidité et sa face d’ombre , comme exemples _____________________________________________________________ 241 quête de son être, il se cherche dans un monde plein de phénomènes extraordinaires qu’il essaie de comprendre à travers ses impulsions intérieures. À travers son personnage solitaire et silencieux, Sartre repense l’homme et réfléchit sur son univers à travers le roman moderne. Ainsi, les enjeux du silence dans La Nausée se multiplient et leur transcription devient diversifiée. En outre, Sartre avait envisagé d’écrire le silence à travers ce roman qui se veut une réflexion, une création et l’invention d’une écriture nouvelle. Quelques aspects typographiques sont à relever tels que : les blancs, les points de suspension. La ponctuation en elle-même est revisitée et impose un rythme au lecteur. Elle l’oblige à s’arrêter de temps en temps, de reprendre son souffle, de continuer après une brève pause, etc. Les signes de ponctuation « accélèrent la lecture, pour l’accorder aux explosions instantanées des phrases, et tenter de passer les mots sous silence. » (Louette 2002,137) Concernant les procédés employés dans La Nausée , Sartre recourt principalement à l’ellipse, à la juxtaposition et à la parataxe. Louette déclare que : « l’écriture du silence implique donc un usage généralisé de la parataxe. » (Louette 2002, 136) Dans La Nausée, on assiste à une sorte d’autodestruction du langage par le biais d’un style disloqué, fragmenté et paratactique. D’autres phrases ont été conçues dans la brièveté. On a relevé des mots-phrases qui se répètent : « Rien. Existé. » (N 81) ; « Rien. » (N 120) ; « Personne. » (N 134) ; « Les cons. » (N 137) De plus, on retrouve quelques formulations très brèves qui surgissent fréquemment dans le texte sartrien comme : « Presque rien. » ; « Antoine Roquentin… » (N 134) ; « Bon Dieu ! » et « Trente ans ! » (N 136) Jean-François Louette a ingénieusement commenté les deux phrases suivantes : « Rien. Existé. Ici est indiquée l’identité de l’existence pure et du rien. L’objet du roman, c’est donc de présenter le rien. » (2002, 127-128) Écrire un livre sur rien ou à propos du rien est l’objectif de Sartre, car il voulait réinventer le roman moderne. À ce sujet, Louette ajoute que : « Flaubert et le Sartre de La Nausée ont en ce sens le même projet : malgré les apparences, ne point traiter de sujet, "ce qui signifie pas […] écrire pour ne rien dire, mais écrire pour dire le Rien". » (2002, 129) Par ailleurs, l’ironie est essentielle dans l’étude de La Nausée. Cette figure rhétorique consiste dans le fait de dire le contraire de ce que l’on pense. Elle permet au narrateur de prendre ses distances par rapport aux événements racontés. Louette résume l’écriture sartrienne comme suit : « L’écriture sartrienne, de même, cherchant à faire sentir l’inexprimable, a besoin d’un moment imaginaire, antiréaliste, [...] l’autodestruction produira une silencieuse appréhension du réel. » (2002, 52) Dans ce contexte, l’emploi de l’ironie est associé à la folie de Roquentin. L’acte d’écrire surgit donc comme un acte libérateur par le biais duquel le personnage se tait pour laisser libre court à l’écrivain. Roquentin subit une crise de folie : à la fois écrire et ne rien dire, cela parait paradoxal ! Les enjeux de l’écriture du silence chez Sartre trouvent leur apogée dans ces moments rares de folie. Voici les propos du personnage principal qui justifient cette idée: « Peut- être bien, après tout, que c’était une petite crise de folie. Il n’y en a plus trace. Mes drôles de sentiments de l’autre semaine me semblent bien ridicules aujourd’hui : je n’y entre plus. Ce soir, je suis bien à l’aise, bien bourgeoisement dans le monde. » (N 5)
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