AGAPES FRANCOPHONES 2017
Bilel SALEM Institut Supérieur des Langues de Gabès, Université de Gabès, Tunisie _____________________________________________________________ 240 phénoménologique qui affecte l’intérieur d’Antoine Roquentin. De plus, la nature est dans cet univers pour quelque chose, elle affecte l’intérieur du personnage. Quand elle est complice, il se sent bien. En revanche, quand il éprouve le sentiment nauséabond, même l’extérieur s’impose comme un opposant. Roquentin est très indécis, vit dans l’embarras puisqu’il est engagé dans une relation phénoménologique avec la nature. Son intérieur et son extérieur ne forment qu’une seule entité cosmique: « Voilà pour l’extérieur. Ce qui s’est passé en moi n’a pas laissé de traces claires. Il y avait quelque chose que j’ai vu et qui m’a dégoûté, [...] » (N 5) Ainsi, conçoit-il le personnage de son roman, Sartre voulait l’inscrire dans le « réalisme du silence » (Louette 2002, 126). Sur le plan thématique, La Nausée se présente comme un roman qui réfléchit sur l’existence de l’homme et sur ses différentes pulsations face aux vicissitudes de la vie. Il est contraint au silence puisqu’il est incapable d’agir uniquement par la parole. En revanche, sur le plan formel, ce travail est présenté sous la forme d’un journal intime. Il commence un certain : « lundi 29 Janvier 1932 » (N 7) après les deux pages du Feuillet sans date . Tout semble se dérouler normalement mais, impulsivement, les événements prennent une autre tournure « je me suis senti un peu bizarre, un peu gêné, voilà tout. » (N 7) Ensuite, le lecteur se sent dérouté, par cette phrase qui le plonge d’emblée dans le silence : « Une fois dans la place ça n’a plus bougé, c’est resté coi [...] » (N 7) « Coi » est un adjectif emprunté au latin populaire quetus , et du latin classique quietus , ce qui veut dire « tranquille et silencieux, [...] Abasourdi, muet, sidéré, stupéfait. » (Robert 1991, 333) Le silence qui s’installe au fil des pages est un silence nauséabond : « Ça aussi ça donne la Nausée. Ou plutôt c’est la Nausée. La Nausée n’est pas en moi : je la ressens là-bas sur le mur, sur les bretelles, partout autour de moi. Elle ne fait qu’un avec le café, c’est moi qui suis en elle. » (N 18) Le personnage est entouré par ce silence qui l’étouffe au plus haut degré. Il s’agit d’un silence absolu. On est projeté in medias res dans le vif du sujet, Roquentin est un personnage qui cherche son équilibre existentiel. Grâce au silence, on comprend la complexité de son en-soi et de son pour-soi. Sartre fait vivre son personnage plusieurs circonstances contingentes à son existence. Tout passe par le silence. C’est l’enjeu philosophique de La Nausée que de réfléchir silencieusement mais profondément. Plus loin, le silence s’installe : « [d]e nouveau, le silence – le goût de sucre de l’air, dans mon arrière-bouche. Les odeurs. Les bretelles. » (N 18) Dans cet extrait, Sartre voulait insister sur le sentiment nauséabond qui disparaîtra quelques pages après : Silence. Some of these days You’ll miss me honey ! Ce qui vient d’arriver, c’est que la Nausée a disparu. Quand la voix s’est élevée, dans le silence, j’ai senti mon corps se durcir et la Nausée s’est évanouie. D’un coup : c’était presque pénible de devenir ainsi tout dur, tout rutilant. (N 20) Silence et musique : cela paraît très paradoxal. Mais sous la plume de Sartre, Roquentin vit une existence phénoménologiquement perturbée. Il est à la
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