AGAPES FRANCOPHONES 2017

Les enjeux du silence dans la philosophie sartrienne : La Nausée , Qu’est-ce que la littérature ? et Mallarmé, la lucidité et sa face d’ombre , comme exemples _____________________________________________________________ 239 Le lecteur attendra la suite, il ne verra aucune limite, rien ne pourra combler ce silence omniprésent. D’un point de vue stylistique, la prouesse sartrienne s’est manifestée dans l’usage des procédés macrostructuraux, selon l’appellation de Catherine Fromilhague, comme l’ironie. Les exemples sont multiples, et voici l’un des plus représentatifs : Ce qu’il y a de curieux, c’est que je ne suis pas du tout disposé à me croire fou, je vois même avec évidence que je ne le suis pas : tous ces changements concernent les objets. Au moins c’est ce dont je voudrais être sûr. (N 6) Le rôle assigné à l’ironie dans le discours littéraire est très varié. Ici, Sartre met en place un système qui travaille son style et sa logique. Le silence peut bien trouver dans ce procédé tout son charme et sa lucidité. Quand on n’a pas envie de détailler ou d’étaler notre réflexion , on recourt à l’ironie. Mais, elle laisse entendre tout le contraire de ce que l’on dit. Pour mieux comprendre cet exemple, nous avons suivi l’analyse proposée par Jean-François Louette : « Cette stratégie ironique, qui impose une double lecture, aurait son équivalent pour le réalisme de silence, dans le jeu de don et retrait du sens que Sartre instaure à propos des "blancs". » (2002, 125) On retrouve d’autres traces d’ironie dans le texte sartrien : « Merci, merci beaucoup, dit-elle ironiquement. » (TO 118) Des indices typographiques sont aussi visibles à travers les points de suspension, qui laissent entendre le retentissement latent et lourd d’un silence hideux. Voici un exemple significatif : « Ta chambre c’était autre chose… [...] attendant, … à peine aurais-je prononcé un mot. [...] je me serai enfoncé dans ma faute… » (N 113) Dans cette discussion avec Anny, Roquentin recourt au silence. Ce dernier s’écrit grâce aux points de suspension. En effet, Louette soutient ceci : « Je me doute un peu qu’il y a là, n’est-ce pas, de l’ironie ; mais la lecture de Sartre, parfois, me ferait douter de ce doute. On le sait bien pour le lui avoir assez reproché : Sartre déclare naturellement qu’"en face d’un enfant qui meurt de faim, La Nausée ne fait pas le poids". » (2002, 32) Cette visée ironique dans La Nausée est aussi présente dans Les Mots qui se veut un texte écrit au service de « la coexistence de l’amour de la littérature et d’une tendance iconoclaste (biblioclaste) certaine, [...] pour dire adieu à la littérature. » (Louette 2002, 32) Cette double postulation anime les deux récits sartriens. Les Mots et La Nausée sont conçus comme des écritures du silence. Sartre sait que l’écrivain doit parler pour ne rien dire, écrire le silence avec des mots et parler en se taisant. Alors, Qu’attendons-nous de La Nausée ? Et pourquoi visons-nous le silence dans cette œuvre ? Dans La Nausée , le silence est incontournable. Au début, Sartre faisait un constat sur l’état de son personnage qui n’arrive plus à écrire tout en écrivant. Un geste réfléchi qui se transforme en un vide, une pause qui s’impose à ses yeux : « Naturellement je ne peux plus rien écrire de net… » (N 5) Doit-il se taire ou faire taire son personnage ? Il s’agit d’un jeu de va-et-vient entre le romancier et le lecteur. Dès le début et par le biais de ses figures de rhétorique, Sartre nous plonge dans un univers plus proche de la fiction que de la réalité. Un lecteur non-averti s’attendrait à un roman qui parle de ce phénomène humain relié à un mécanisme organique qui touche plus précisément l’appareil digestif. Il doit chercher la relation entre le référent de ce terme et ce qu’il est en train de lire. Il va se trouver dans une impasse puisqu’il s’agit d’un sentiment existentiel et

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