AGAPES FRANCOPHONES 2017

Bilel SALEM Institut Supérieur des Langues de Gabès, Université de Gabès, Tunisie _____________________________________________________________ 238 traces phénoménologiques propres à la philosophie sartrienne. Roquentin est un personnage silencieux. Il est face à la nature et vit seul. Très peu d’informations nous sont fournies dans le texte. Il parle très peu, ne communique pas avec les autres, vit une seule aventure amoureuse. Perdu au milieu de la nature, il se sent mal à l’aise, il a souvent la nausée. Cette sensation ne le quittera jamais. Le roman, chef-d’œuvre du XX ème siècle, accorde au silence une place de choix. « La Nausée , roman du silence » est le titre du second chapitre du livre de Jean-François Louette intitulé Silences de Sartre (2002, 113). Il emploie lui-même l’expression suivante : « l’obsession du silence » pour parler de l’œuvre sartrienne. Sartre était-il à ce point obnubilé par le silence quand on songe que l’un de ses romans phares s’intitule : Les Mots ? Dans cette œuvre biographique, il décrit sa démarche en ces termes : « mystique, je tentai de dévoiler le silence de l’être par un bruissement contrarié de mots. » (Louette 2002, 72) Ainsi, le langage vit-il l’expérience de sa propre destruction, la littérature se transforme en « une formule d’autodestruction du langage ». (Louette 2002, 72) Semblables aux paroles, ces silences sont représentés par des moments vides qui sont « inexprimées », et seule la lecture permet de rendre compte de ce phénomène. Dans La Nausée , c’est un silence existentiel qui touche à la fois le personnage principal Antoine Roquentin et le monde naturel autour de lui. L’obsession du silence fait écho aux éléments naturels qui traduisent un certain bruissement des mots qui sonnent et résonnent à vide. Alors où se manifeste ce silence dans La Nausée 1 ? Ce roman commence par « un Feuillet sans date » (N 5). On y trouve beaucoup de blancs. Le premier mot, absent ou sciemment exclu, est présenté comme tel : « Il faudrait essayer de dire comment je le voyais avant et comment à présent je le Eh bien c’est un parallélépipède rectangle... » (N 5) Cet espace vide doit être comblé par un mot, un verbe de perception comme « voir » ou de penser comme « concevoir » etc. Ce qui importe ici c’est de signaler que l’écrivain a eu recours à l’ellipse pour exposer une figure privilégiée du silence. Voici l’incipit de cette œuvre : « Le mieux serait d’écrire les événements au jour le jour. Tenir un journal pour y voir clair. Ne pas laisser échapper les nuances, les petits faits, même s’ils n’ont l’air de rien, et surtout les classer. » (N 5) Ce qui nous intéresse ici, c’est l’expression suivante : « même s’ils n’ont l’air de rien » qui laisse deviner une écriture sur rien. Le silence s’impose donc par sa présence à travers des expressions telles que : « Il ne faut rien » (N 5), un grand espace vide, c’est le silence nocturne puisqu’il est « onze heures moins le quart » (N 5) du soir quand il regarde le tramway par sa fenêtre. Examinons à ce titre ce passage qui nous plonge dans le silence : Le lundi 29 Janvier 1932 : Ça s’est installé sournoisement, peu à peu ; je me suis senti un peu bizarre, un peu gêné, voilà tout. (N 7) « Le feuillet sans date » s’achève sur une note silencieuse et elliptique puisque nous restons en suspens. Le texte ne dit pas tout, il suggère, focalise, pointe, et dirige notre attention sur ce moment de silence éloquent : « Dans un cas seulement il pourrait être intéressant de tenir un journal : ce serait si. » 2 (N 6) 1 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (N), suivi du numéro de la page. 2 Le texte du « Feuillet sans date » s’achève ici sans indications supplémentaires.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=