AGAPES FRANCOPHONES 2017

Silence imposé ou silence rebelle ? Aphonité féminine dans Riwan ou le chemin de sable et Cacophonie de Ken Bugul _____________________________________________________________ 267 mort, mais nul ne pouvait l’échapper. » (R 204). Contrairement à Rama, qui est simplement remise au Serigne et doit obéir à la décision de son père, la narratrice choisit elle-même d’épouser le grand homme. Certes, le silence lui est imposé comme à toutes les autres épouses, mais elle fait consciemment le choix de vivre ainsi. Pour reprendre ses propos : « Privilégiée parce que je n’étais pas remise, privilégiée parce que je n’étais plus une petite fille, privilégiée parce que peut-être j’avais connu d’autres hommes, privilégiée parce qu’ayant connu autre chose, mon choix d’être une épouse du Serigne avait plus de valeur. » (R 172) La narratrice, même sans habiter dans la concession du Serigne, occupe une position spéciale entre ses co-épouses. Elle contraste aussi son silence avec « le bavardage mondain » auquel sont condamnées les femmes modernes pour se faire accepter et aimer. « Que de fois j’avais failli me détruire en essayant de plaire à un homme par tous les moyens et surtout de la pire des façons, par les mots. Il fallait parler parler parler tout le temps. [...] Taisons-nous et agissons, » dit-elle (R 185). Cette sorte du silence rebelle met en question l’ordre occidental : la narratrice refuse de continuer le « dialogue » insensé avec les hommes occidentaux. Sa réponse est de choisir la polygamie, car elle n’a pas trouvé les mêmes valeurs dans les relations vécues en Europe. Pourtant, pour être acceptée dans la société traditionnelle en tant qu’épouse du Serigne, elle n’a pas le droit de mettre ses décisions en question. Le silence de la narratrice signifie sa soumission totale à l’ordre patriarcal, ce qui, paradoxalement, lui permet de se retrouver et de renaître. Conclusions Les personnages féminins buguliens sont rendus aphones par la société traditionnelle oppressive, mais ils choisissent aussi d’être silencieux pour se révolter contre cette oppression. Pour reprendre les propos d’Ahihou, « [p]ar la pratique du silence comme moyen de communication, ces personnages se condamnent eux-mêmes, en plus des peines que leur impose déjà la société, à souffrir davantage au lieu de chercher à se relever en récupérant la langue qu’il leur est défendu de parler » (2013, 40). Nicolas Treiber quant à lui, rappelle la quête identitaire de l’auteure, pour retrouver « l’unité d’une personne, sa possibilité d’exister soi-même parmi les siens, son pouvoir de l’exprimer de se dire » (2012, 1). Le silence des protagonistes imposé par la société oppressive résulte souvent d’un silence rebelle, manifestant le désaccord du protagoniste face à l’assujettissement. Chez Ken Bugul les personnages féminins sont rendus aphones par leur entourage, mais elles se taisent aussi elles-mêmes, en utilisant le silence comme moyen d’expression. En imposant le silence, le système oppressif coupe la communication avec les protagonistes, en les réduisant à des objets sans voix, désignés à obéir et à se soumettre. En revanche, le silence rebelle, la plus subtile forme de révolte, signifie le refus de communiquer avec ce système, qui est tout de même la communication en soi : le rejet des règles et des processus qui rendent les protagonistes aphones. Paradoxalement, c’est parfois le silence qui dit le plus.

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