AGAPES FRANCOPHONES 2017
Toutes ces femmes passées sous silence… – absence et présence des figures féminines dans les récits de voyage _____________________________________________________________ 277 Conclusion Pour conclure, on pourra dire que l’absence des représentations des femmes, un peu choquante à la première lecture, doit être plutôt considérée comme normale dans les récits de voyage. Si des liens directs ne peuvent pas être établis entre les vies privées des auteurs et les modalités de la (non)représentation des Hongroises, on doit noter que les relations (matrimoniales ou autres) avec les femmes sont en général celles sur lesquelles les narrateurs refusent de parler. Certes, nul ne peut être accusé de misogynie apparente ou féroce, mais la manière dont on voit la femme relègue cette dernière au niveau du « figurant social ». Il demeure la question : le lecteur français des années 1830-1840 fut-il conscient de ce déséquilibre ? Pas plus que le voyageur, il nous semble. Comme nous l’avons déjà mentionné, la société française de l’époque, régie principalement par le Code civi l, n’attribuait pas de véritable rôle aux femmes. (Les rares exceptions, comme celle constitué par le cas George Sand ne font que confimer la règle.) Influencé tant dans la perception que dans la représentation, l’auteur-voyageur reste tout simplement fidèle aux concepts qui dominent, quitte à donner un tableau incomplet (du moins pour nous). Néanmoins, dès que l’on sort de la normalité, l’œil du voyageur devient attentif. Le travail physique, la nudité ou la promiscuité d’hommes et de femmes le choquent et laissent des traces dans le récit. La transgression intéresse donc plus le voyageur que le respect des normes – ou inversement : la Hongroise, normalement absente, apparaît dès qu’il s’agit de transgression des règles établies. On repère cependant une contradiction frappante. Nos auteurs, conscients du caractère féodal de la société hongroise, n’évoquent jamais d’explication d’ordre historique lors de l’évocation ou la présentation des Hongroises. (À vrai dire, ils ne donnent aucune explication.) Ne trouvant aucun lien positif entre le caractère médiéval du système politique et le statut des femmes représentées dans le texte, nous sommes amenés à un constat des plus simples : la situation de la Hongroise n’est pas critiquée, sa marginalité n’étonne pas le voyageur parce que dans sa vision initiale la femme comme élément social occupe aussi une position marginale. Dans la représentation du pays étranger, écrasée par le poids des problèmes politiques (relevant, somme toute, de la « sphère mâle »), la composante féminine n’arrive pas à dépasser le statut de curiosité ou, pour le meilleur, d’illustration. Nous pouvons alors affirmer à juste titre que l’étude de la (non)représentation de la femme autochtone, même si elle ne permet pas toujours de trancher, est censée apporter d’importants éléments relatifs aux différents facteurs influençant le jugement du voyageur, et compléter ainsi la grille d’analyse que nous proposons, et est aussi susceptible de contribuer à l’étude de la marginalité dans les récits de voyage. Bibliographie Bardy, Gilles, « De Paris à Odessa à travers les pays roumains. Un journal de voyage inédit de 1837 », In : Voyager au XIX e et XX e siècles . Actes du colloque organisé par l’Équipe d’Accueil Etudes Romanes (1-3 décembre 1994), Aix-en-Provence, 1998, p. 321- 340.
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