AGAPES FRANCOPHONES 2017

« Quelque chose va sortir du silence, de la ponctuation, du blanc » : étude du silence chez deux poètes contemporains _____________________________________________________________ 287 Dès que je me lève (quatre heures et demie, cinq heures), je prends mon bol sur la table de la cuisine. Je l’ai posé là la veille, pour ne pas trop bouger dans la cuisine, pour minimiser le bruit de mes déplacements. Je continue de le faire, jour après jour, moins par habitude, que par refus de la mort d’une habitude. Être silencieux n’a plus la moindre importance. (27) La suite du poème ne reproduit qu’en partiele texte prosaïque. Il décrit, mais avec moins de détails que le roman, comment le café instantané se délite dans le bol. À la surface du liquide, des archipels de poudre brune deviennent des îles noires bordées d’une boue crémeuse qui sombrent lentement, horribles. (28) La troisième version du même texte apparaît dans le recueil sous le titre « Le matin », avec cette fois une présentation en vers libre. Il n’y reste plus que des fragments de la description originale. Dans mon bol des archipels de boue noire [blanc] qui fondent Je bois tiède (35) Cet exemple illustre d’une part comment Roubaud fait du « déjà-écrit » – au prix de suppressions et de transformations–« quelque chose de radicalement neuf » (Pradeau 208). D’autre part il montre le rôle primordial de la mise en page dans la perception générique. En effet, la différence entre les trois versions tient essentiellement à la présentation qui « Laisserait voir : les blancs entre les morceaux »/Se tairait le plus possible » ( Quelque chose noir 70 ). Dans notre article nous avons essayé d’attirer l’attention à l’intérêt majeur que des poètes représentatifs de la poésie française contemporaine portent au silence et aux blancs. Chez Du Bouchet, les espaces vacants, les blancs de la page apparaissent comme des « déchirures », des brisures du texte. Son attrait pour l’hermétisme et son aspiration au silence vont de pair avec une écriture fragmentée, discontinue. Pour Roubaud, la présence du blanc n’est jamais négative, son existence « n’est pas vacuité mais refuge » (Montémont 77). Son traitement de l’espace ne s’inscrit pas dans la tentation du vide, « car il relève d’une double inspiration mathématique et rythmique, qui dans tous les cas fait du blanc une valeur pleine et signifiante » (78). Les deux poètes ont en commun la volonté de régler la vitesse et le rythme de la lecture par la mise en page de leurs poèmes. Il s’agit de conditions de lecture très exigeantes. Le lecteur est invité à parcourir le texte en tous sens, « acceptant de lire les blancs, de remplir les silences » (de la Motte 2004, 4). Bibliographie Textes de référence Bouchet du, André, Dans la chaleur vacante, suivi de Où le soleil , Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1991. Bouchet du, André, annotations sur l’espace non datées (carnet 3), Fontfroide-le-Haut, Fata Morgana, 2000.

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