AGAPES FRANCOPHONES 2017
SZILÁGYI Ildikó Université de Debrecen, Hongrie _____________________________________________________________ 286 changement formel, elle est éclairante pour la relation complexe qui lie prose et vers. Les versions en poème en prose et en vers libre se trouvent dans le recueil poétique le plus célèbre de Roubaud ( Quelque chose noir , 1986) qui commémore la mort prématurée de sa femme, la photographe Alix Cléo Blanchette. L’étrangeté du titre est due à la faute grammaticale (« quelque chose noir » au lieu de « quelque chose de noir »). La mort d’Alix est suivie d’un mutisme de trente mois, pendant lequel Roubaud refuse d’écrire des poèmes. Il n’arrive même pas à « ouvrir un seul livre contenant de la poésie », ne lisant et ne composant que de « la prose inoffensive » (Quelque chose noir, 33). Devant ta mort je suis resté entièrement silencieux. Je n’ai pas pu parler pendant presque trente mois. Je ne pouvais plus parler selon ma manière de dire qui est la poésie. (131) C’est par la rédaction du roman Le grand incendie de Londres et celle du recueil Quelque chose noir – « commencé au printemps [1985] presque en même temps » ( Le grand incendie de Londres , 1989, 227) – qu’il réussit à sortir du silence. Les textes de Quelque chose noir sont difficiles à classer (proses, proses poétiques, poèmes en prose, vers libres). Il est significatif qu’ils soient qualifiés de poèmes par Roubaud (1986, 85) : « ces phrases de neuf que je nomme poèmes ». Le poète y joue sur la polysémie du mot « neuf » : nouveau, mais qui désigne le chiffre aussi, en plus, il rime avec « veuf ». Le recueil se compose de 82 poèmes (9 sections de 9 poèmes de 9 vers ou paragraphes, complétées par un poème final). Les deux premiers paragraphes du poème « Dès que je me lève » (1986, 27) reproduisent le paragraphe 6 du roman (1989, 25). Le poète y décrit, de manière très minutieuse, la préparation de son café du matin. Il enregistre tous les gestes qu’il continue à faire machinalement, bien que privés de sens depuis la mort de sa femme. Dès que je me lève, je prends mon bol sur la table de la cuisine. Je l’ai déposé là la veille au soir, pour ne pas avoir trop à remuer dans la cuisine, pour minimiser le bruit de mes déplacements, c’est quelque chose que je continue à faire, jour après jour, moins par habitude que par refus de la mort d’une habitude, et bien que cela (être silencieux, ne pas risquer de réveiller) n’ait plus désormais la moindre importance, pas plus que de mettre le bol à ma place à cette table ; à ce qui était ma table. ( Le Grand Incendie de Londres 25) La version du roman présente les traits habituels du bloc de prose : compacité, fluidité et une ponctuation typique du récit non poétique. Le texte est justifié, il occupe la totalité de l’espace entre les marges. Dans son recueil Quelque chose noir cette description est découpée en paragraphes de dimensions variables (de 1-8 lignes), séparés par des interlignes, rappelant la présentation des poèmes en prose.
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