AGAPES FRANCOPHONES 2017
« Quelque chose va sortir du silence, de la ponctuation, du blanc » : étude du silence chez deux poètes contemporains _____________________________________________________________ 285 (11) débute par le paragraphe suivant : Je me trouvai devant ce silence [blanc] inarticulé [blanc] un peu comme le bois [blanc] certains [blanc] en de semblables moments [blanc] ont pensé [blanc] déchiffrer l’esprit dans quelque rémanence [blanc] cela fut pour eux une consolation [blanc] ou du redoublement de l’horreur [blanc] pas moi. Bien qu’on puisse y identifier – d’un point de vue syntaxique – plusieurs phrases, il n’est articulé que par les blancs intralinéaires (le seul signe de ponctuation est le point final). En fragmentant le texte, les blancs mettent en relief les mots isolés et contribuent fortement à marquer ce paragraphe de prose comme poétique. Chez Roubaud, les blancs peuvent intervenir non seulement à l’intérieur d’une ligne, mais même « à l’intérieur d’un mot ou d’un syntagme, dont ils dispersent l’unité » (Montémont 75). Mémoire infiniment tortu [blanc] euse. r (Quelque chose noir 70) La présentation typographique de l’adjectif sur deux lignes permet une double lecture: « tortueuse » et « tortureuse ». Roubaud n’hésite pas à décomposer les mots en leurs constituants phoniques ou graphiques. L’écriture et la diction ne coïncide dans l’exemple suivant non plus : dors dors tu dormi ras tu le sais tu dor s (Dors 47) Le verbe « dors » de la fin, séparé du pronom personnel « tu », renvoie à l’impératif du début du poème, suivi par la forme verbale au futur : « dormiras », coupée en deux. Il est plus intéressant pour notre propos que la consonne « s » occupe seule la dernière ligne. Imprononçable, elle a « une fonction spécifique, qui dépasse le simple procédé typographique : elle intègre le passage au silence, à l’inconscience, dans le dire du poème lui-même, à la manière d’un silence en musique, et comme si la lettre « s » renvoyait au mot silence dont elle est l’initiale » (Eastman 1999, 31). Pour terminer, nous présentons un texte de Roubaud existant en trois versions : en prose, en poème en prose et en vers libre. La reprise et la réécriture des textes (ceux des autres ou les siens) sont très fréquentes chez le poète. Cristophe Pradeau (2002, 208) va jusqu’à dire que « lire Roubaud [c’est] faire l’expérience du sentiment du déjà-lu ». Lorsque l’autocitation s’accompagne d’un
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