AGAPES FRANCOPHONES 2017
Silence et écriture du silence dans Julie ou la Nouvelle Héloïse de J. J. Rousseau Salwa TAKTAK Université de Sfax, Tunisie Résumé. L’attitude silencieuse des personnages et les énoncés elliptiques dans les discours épistolaires sont deux motifs réguliers dans le roman de La Nouvelle Héloïse de J. J. Rousseau. Le premier influe sur le déroulement des événements ; il est à l’origine du lancement ou du ralentissement des événements dans le récit quand il est adopté par le personnage en réaction à une attitude ou à un discours d’autrui ; le silence s’investit donc d’une fonction dramatique. Le second, l’énoncé elliptique, présente différentes manières de taire une information ou un sentiment. L’écriture du silence rend l’image d’un épistolier en proie à des émotions fortes qui lui coupent la parole. Le silence, un discours inarticulé, ‒ mais audible ‒ , et l’écriture du silence se mêlent dans le roman ; leur union serait favorable à dire plus qu’un discours intégral sans « manque[s] » (Van Den Heuvel 1985, 67) ni « trous » ou « silences » (Rousseau 1964, XXXVI). Abstract. It seems inappropriate to evoke a rhetoric of brevity or silence in a novel which favours both debates and dissertations, such as that of Julie ou La Nouvelle Héloïse of J.J. Rousseau. However, a hermeneutic reading reveals that this collection of letters contains "white [s]"; It turns out that the author, even if he is considered to be a "virtuoso of language", like his characters, does not often say everything; They do not hesitate, in fact, to pass over in silence an episode, to stifle a feeling or even to silence a word. The silence in La Julie is not due to "insufficiency of language" or "aphasia". It is rather a process of writing and a process of thought which contributes to the making of meaning in the same way as the articulated language does, if not more. Mots-clés : silence, discours, situation d’énonciation, ellipse, écriture. Keywords : silence, speech, situation of enunciation, ellipse, writing. Il paraît inconvenant, voire paradoxal, d’évoquer une rhétorique de brièveté, de raccourci ou encore de silence dans un roman, au dire de Diderot, « feuillu » (Marcel Raymond 1964, XVI) qui favorise tant les débats que les dissertations tel celui de Julie ou la Nouvelle Héloïse de J.J. Rousseau. Cependant une lecture herméneutique des structures narrative et dramatique et du discours de la passion laisse voir que ce recueil de lettres, au-delà de sa prolixité renferme des « blanc[s] » et des « manque[s] » (Van Den Heuvel 67) ; Bernard Gagnebin l’avait déjà dit ; « dans le recueil il y a en plus grand nombre des "trous", des "silences", des événements inexpliqués, des actes inexplicables. » (1964, XXXVI). Il s’avère que l’auteur, même si on en dit qu’il « est virtuose du langage » (Lecercle 1979, 202), ainsi que les personnages ne disent pas souvent tout ; ils n’hésitent pas, en fait, à passer sous silence un épisode, à étouffer un sentiment ou encore à taire une parole. Jean Rousset ne dit-il pas que « tout roman est le fruit d’une forte élimination, [que] l’histoire racontée ne l’est jamais totalement, [et que] ce qu’on en dit est peu au regard de tout ce qu’on n’en dit pas » ? (2000, 79). Le silence dans Julie… n’est pas dû à une « insuffisance du langage » ou à une « aphasie » (Van Den Heuvel 1984, 67) ; il s’annonce plutôt comme un procédé d’écriture et comme un processus de pensée qui contribue à la fabrique du sens au même titre que la langue articulée si ce n’est pas plus. Quelles sont donc les aspects de ce choix esthétique et quels en sont les enjeux ?
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